Le livre numérique reste bel et bien virtuel

Les élèves doivent se rabattre la plupart du temps sur les livres de papier, alors que pour certaines clientèles particulières, le livre numérique serait nécessaire.
Photo: Juan Barreto Agence France-Presse Les élèves doivent se rabattre la plupart du temps sur les livres de papier, alors que pour certaines clientèles particulières, le livre numérique serait nécessaire.

L’importance du développement et de l’éducation numériques est sur toutes les lèvres. Pourtant, les bibliothèques scolaires du Québec n’ont toujours pas de plateforme leur permettant de prêter et d’entreposer des livres numériques.

Des bibliothécaires bricolent des solutions de trois sous, « à la mitaine » et impossibles à gérer, pour fournir les livres numériques essentiels à certains élèves en difficulté d’apprentissage. Pendant ce temps, le projet de plateforme numérique propulsé en 2014 par le ministère de l’Éducation, et pensé par le milieu du livre, semble être tombé aux oubliettes. Cette plateforme, de manière simplifiée, est une interface qui permet à la fois aux élèves de chercher, de trouver et d’emprunter des livres numériques, et aux bibliothèques de les gérer — les acquérir, les prêter, les classer, en suivre l’usage, etc.

« L’accès aux livres numériques est une priorité pour les élèves en grande difficulté de lecture, particulièrement pour ceux qui utilisent un logiciel de synthèse vocale », explique la représentante de ce dossier pour la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec (CBPQ), Lyne Rajotte.« Les livres numériques vendus en librairie au grand public disposent d’un verrou numérique antipiratage qui les rend non lisibles à ces logiciels. Il n’y a pas d’autre solution pour nous », estime-t-elle.

À l’été 2014, à la suite de la parution en ces pages d’un article sur l’utilisation massive d’ouvrages numériques piratés dans les écoles, le ministère de l’Éducation a mis sur pied un comité de travail pour « réfléchir à l’intégration du prêt de livres numériques dans les bibliothèques scolaires québécoises », lit-on dans une missive envoyée à la CBPQ. La Corporation y a côtoyé, pendant neuf rencontres, des organismes représentant tous les maillons de la chaîne du livre québécois, des éditeurs aux écrivains, en passant par les distributeurs, les bibliothèques, les librairies, le milieu scolaire, le ministère de l’Éducation et celui de la Culture.

Où en est ce projet aujourd’hui ? « C’est un dossier mort, tranche Lyne Rajotte. Le ministère n’a pas donné suite au comité de travail monté par le sous-ministre Yves Sylvain [qui a quitté son poste depuis]. Lors de la dernière rencontre, en mai 2016, j’étais pleine d’espoir : nous acceptions la plateforme de prêt de livres numériques proposée par le ministère. On était arrivés à faire marcher l’ensemble des intervenants du milieu du livre jusque-là. Le travail concret commençait. »

Les dernières échéances, maintes fois reportées, parlaient d’une implantation en septembre 2018. Est-ce que les 234 millions de dollars annoncés mardi dans le nouveau budget Leitão, pour la réussite éducative et la mise en oeuvre d’un plan d’action numérique dans les écoles, ne sont pas une belle promesse ?

« Pour avancer, ça prend une plateforme — ne serait-ce qu’un prototype —, et des livres québécois sur cette plateforme, analyse Mme Rajotte. Au moment où on se parle, il n’y a ni l’un ni l’autre. »

Copibec, la société québécoise de gestion des droits de reproduction, a confirmé que les discussions n’étaient pas entamées dans ce dossier. Le respect du délai semble donc impossible. Le ministère de l’Éducation n’a pas répondu aux questions du Devoir.

Système D pour livres de pixels

En attendant, professeurs, bibliothécaires et éditeurs se bidouillent des voies parallèles pour entrer les livres numériques à l’école. Les Librairies indépendantes du Québec (LIQ) sortent même de leur mandat pour aider les écoles. La coop demande pour chaque livre la permission d’utilisation à l’éditeur, avant de le vendre à une école.

« Ce sont des mesures temporaires, de dépannage, précise le directeur Jean-Benoît Dumais. C’est du cas par cas, c’est très lourd pour notre organisation. L’objectif serait plutôt de trouver une solution pérenne pour répondre aux besoins scolaires et à ceux de tous les ayants droit. » Certains éditeurs refusent d’accorder la permission. D’autres vendraient directement aux écoles.

« C’est complexe », avance le directeur général de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), Richard Prieur. Car il y a deux sortes de prêt en bibliothèque scolaire, explique-t-il. D’abord, le prêt à un individu, semblable à celui qui se fait en bibliothèque publique. Mais les écoles veulent aussi des livres à utiliser en classe, « et ça pose la question de la rentabilité ».

« Si, avant, tu achetais 30 livres de Robert Soulières pour tes élèves, illustre le directeur, quitte à les réutiliser l’année suivante, c’est différent que d’acheter un seul livre numérique pour une lecture simultanée avec 30 élèves. Il faut jouer sur le prix. Les écoles sont prêtes à suivre mais, si on fait ça, on ouvre la boîte de Pandore, en sortant du principe des ventes aux collectivités [c.-à-d. aux bibliothèques] au même prix que pour le public. »

L’autre spécificité du prêt scolaire, c’est l’usage fréquent d’un livre pour y chercher une référence précise. « En bibliothèque publique, tu empruntes un livre et tu le lis au complet. Au scolaire, qu’est-ce que tu fais d’un livre dont on n’a lu que dix pages ? Est-ce que la biblio perd un prêt sur sa licence qui en accorde 55 ? Est-ce que les éditeurs vont vendre leurs livres à plus gros prix mais en moins d’exemplaires ? Est-ce qu’on va pouvoir garder une part de gâteau pour tous les acteurs de la chaîne du livre, comme c’est le cas en livres papier ? Peut-être que les auteurs vont toucher moins de redevances, peut-être que les libraires seront moins dans le coup, mais si on ne négocie pas, il n’y aura juste pas de livres numériques dans les écoles », croit M. Prieur.

Sur le terrain

Tous les intervenants s’entendent : pour poursuivre la réflexion, il faut du concret, sur le terrain : une plateforme numérique, ou des projets-pilotes privés avec des agrégateurs. C’est là que le retard gouvernemental est douloureux.

« L’absence de solutions concrètes n’empêche pas un enseignant d’acheter un livre numérique dans une librairie ordinaire, de le faire circuler et de le mettre sur un Google Drive », indique un intervenant qui préfère rester anonyme. Lyne Rajotte, à la lumière de ce qu’elle voit et entend de ses collègues bibliothécaires, croit que, depuis 2014, le piratage quasi systématique de livres numériques dans les écoles s’est raréfié. Mais l’absence de plateforme rend leur gestion impossible. « Je voudrais vous dire combien il y a de livres numériques dans une bibliothèque que je ne le pourrais pas. »

Les arrangements divers pour se les procurer multiplient les formats — ici sur une clé USB, là dans l’ordinateur personnel d’un professeur. « On perd le contrôle de ces livres-là. Il y en a trop. Sans plateforme, on n’a pas de rangement, pas d’entreposage, pas d’utilisation maximale. Chaque achat est temporaire, parce qu’on attend une solution du ministère. »