L’heure H pour le milieu culturel

Parmi les attentes, on espère que le crédit d’impôt pour la production cinématographique ou télévisuelle québécoise sera rétabli au niveau où il était jusqu'en 2014. 
Photo: Getty Images Parmi les attentes, on espère que le crédit d’impôt pour la production cinématographique ou télévisuelle québécoise sera rétabli au niveau où il était jusqu'en 2014. 

Les attentes sont grandes… et Québec ne fait rien pour les dégonfler : le budget Leitão qui sera déposé mardi s’annonce comme le plus important en matière de culture depuis des lustres. Tour d’horizon.

Habitué au rôle de figuration lors de la présentation des budgets, le secteur culturel pourrait profiter cette année d’une visibilité rare dans le même exercice. Voire jouer un premier rôle, laisse entendre Québec.

« Ce ne sera pas un budget où la culture va passer sous le radar, au contraire », assure une source gouvernementale. « Le budget qui sera déposé mardi et le dépôt prochain de la politique culturelle seront l’occasion de dévoiler d’autres actions afin de soutenir nos créateurs, nos industries culturelles et nos grandes institutions », soumet plus officiellement le cabinet de la ministre de la Culture, Marie Montpetit, par la voix de son attaché de presse.

Chose certaine, Québec est attendu de pied ferme par le « milieu », thème générique qui désigne un ensemble de compagnies, de créateurs, de producteurs, de diffuseurs… « S’il y a un momentum, c’est maintenant, et si on l’échappe, ce serait catastrophique », résumait récemment David Lavoie, coprésident du Conseil québécois du théâtre (CQT).

« Les attentes sont très grandes », acquiesçait jeudi Hélène Messier, p.-d.g. de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM). Cela, à cause du contexte de présentation de ce budget : forcément préélectoral — les élections auront lieu le 1er octobre —, il s’annonce particulièrement généreux. Après des années d’austérité/rigueur, il y a des surplus à redistribuer un peu partout.

Déjà, cette semaine, le cabinet de Mme Montpetit attribuait à la « bonne performance de l’économie du Québec » sa décision-surprise de financer l’Orchestre symphonique de Montréal (7,5 millions) et Bibliothèque et Archives nationales du Québec (2,8 millions) — pour simplement les aider à « poursuivre leur mission », sans projet particulier. « Le gouvernement dispose de revenus additionnels qui nous permettent de dégager certaines marges de manoeuvre », expliquait-on alors.

Mais il y a autre chose qui gonfle les attentes : le dépôt très attendu du plan d’action de la politique culturelle du gouvernement se fera dans les jours suivant le budget — le plan initial prévoyait une présentation avant Noël 2017. Selon nos informations, le budget de mardi permettra de comprendre l’ampleur du projet que Québec a entre les mains.

C’est le morceau vers lequel les yeux des intervenants sont rivés. « On attend le plan d’action et ses mesures concrètes [pour mettre en oeuvre la politique culturelle], dit Hélène Messier. On s’attend donc à ce que budget donne la marge de manoeuvre financière nécessaire au ministère pour pouvoir implanter ce plan d’action. »

Christine Bouchard, directrice générale d’En piste (le regroupement national des arts du cirque), rappelle qu’il « y a eu beaucoup de travail fait avec le milieu » depuis le lancement de ce chantier, il y a deux ans. « Québec a reçu plus de 450 mémoires, il y a eu un forum où les gens se sont exprimés, un comité a été formé sur les conditions socio-économiques… On espère que tout ce travail portera ses fruits. »

Netflix et autres

Autre élément qui retiendra l’attention de tous : l’enjeu de la taxation des produits intangibles offerts par les géants du Web. Avant même le dépôt des orientations de la politique culturelle canadienne par Mélanie Joly en septembre, son homologue québécois, Luc Fortin, avait indiqué au Devoir que Québec était prêt à agir seul dans ce dossier. C’est-à-dire ? Apporter les changements législatifs nécessaires pour que les produits comme ceux offerts par Netflix soient soumis à la TVQ.

Tout indique que le budget Leitão concrétisera cette intention souvent répétée depuis. Jeudi, Carlos Leitão a confirmé qu’il « y aura des mesures » dans son budget de la semaine prochaine, « des mesures très intéressantes et très structurantes. On va adresser [sic] cette question » de la taxation. Ottawa a toujours dit que Québec était libre d’agir à sa guise s’il souhaitait agir.

Une question demeure à cet égard : est-ce que les sommes récoltées seront ultimement réservées au financement de la culture ? C’est là une demande claire des différents intervenants… en plus de celles présentées ci-dessous :

Doubler le budget. Tous les intervenants joints cette semaine se rallient derrière une demande exprimée en février par la coalition La culture, le coeur du Québec : que le gouvernement fasse passer d’ici trois ans de 1,1 % à 2 % la part du budget que Québec consacre à la culture.

Selon les calculs de la Coalition, qui regroupe 44 organismes, cela reviendrait à ajouter près de 1 milliard au 1,2 milliard de dollars actuellement octroyé par Québec. Appuyée par une étude, la demande a été présentée au gouvernement lors des consultations prébudgétaires.

Christine Bouchard, qui est aussi porte-parole de la coalition, estime tout à fait « raisonnable » cette revendication, malgré l’ampleur de la demande. « Dans le 1,1 % actuel, on parle souvent de subventions aux artistes, mais on oublie que ça sert aussi à beaucoup d’autres choses, notamment des services aux citoyens — l’accès aux bibliothèques, des infrastructures, etc.», dit-elle.

Aider la production télé et cinéma. À l’AQPM, Hélène Messier espère que le crédit d’impôt remboursable pour la production cinématographique ou télévisuelle québécoise (qui porte sur les dépenses de main-d’oeuvre), qui était de 45 % jusqu’en 2014, sera rétabli au même niveau. Les libéraux l’avaient ramené à 36 % en début de mandat, avant de l’augmenter à 40 % en 2015. « Le but est de réussir à augmenter les budgets de production, dit Mme Messier. Les budgets, à l’heure actuelle, sont moindres qu’il y a dix ans. On produit plus d’heures de télé, mais avec moins d’argent. »

Dans le même espoir d’aide à la production, l’AQPM souhaite notamment une augmentation de 5 millions du budget de la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles du Québec) destiné aux longs métrages. Une augmentation identique — 5 millions — est demandée pour bonifier le budget de Télé-Québec.

Donner de l’air à la musique. La directrice générale de l’ADISQ (Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo), Solange Drouin, a un chiffre en tête pour mardi : 12,25 millions pour les entreprises qu’elle représente.

Le calcul s’appuie sur des besoins exprimés par l’ADISQ à l’automne 2016. Pour aider les producteurs de musique à s’adapter aux mutations induites par la popularité des services d’écoute en ligne, l’ADISQ demandait une aide spéciale de 15 millions au gouvernement québécois.

Québec a partiellement répondu à la demande dans le budget 2017, avec 5 millions en soutien au secteur de la musique québécoise. De même, en octobre 2017, le ministère publiait un Plan d’action pour la musique, d’une valeur de 8,4 millions. Mais il y avait là cumul de plusieurs sommes déjà existantes, estime Mme Drouin. « L’aide supplémentaire réellement annoncée pour les entreprises de la musique ne s’élève qu’à 2,75 millions sur les 8,4 millions », dit-elle.

En chiffres

SODEC : Dépenses réelles de la SODEC en 2016-2017 : 81,9 millions

Subventions venant du gouvernement : 65,1 millions

CALQ : Aide financière de Québec au Conseil des arts et des lettres du Québec pour l’exercice financier 2017-2018 : 107,6 millions.

Télé-Québec : Subventions du gouvernement du Québec en fonctionnement pour l’année 2017 : 51,2 millions