Dans l’incubateur des soirées d’humour

Pour Richardson Zéphir et Maude Landry, les soirées, comme celles présentées sur la scène de L’Abreuvoir où on les a attrapés, c’est la vraie école.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Pour Richardson Zéphir et Maude Landry, les soirées, comme celles présentées sur la scène de L’Abreuvoir où on les a attrapés, c’est la vraie école.

Dans un récent épisode de la série de HBO Crashing, l’humoriste Pete Holmes (incarné par l’humoriste Pete Holmes) accompagne une collègue dans une virée de plusieurs soirées d’humour — l’une dans le salon d’un appartement, l’autre dans un comedy club traditionnel — lors desquelles elle répétera avec un fascinant acharnement les mêmes blagues.

Tous les humoristes à qui vous parlerez de ce sujet vous offriront le même constat, le même témoignage : c’est très précisément en obsédant sur la formulation, le ton, le rythme d’une blague qu’un artiste parvient à maturité. Vous tentez de vous expliquer pourquoi autant de jeunes comiques atterrissent ces jours-ci sur scène armés d’une identité précocement bien définie ? N’allez pas chercher plus loin : il n’y a pas très longtemps qu’il est possible pour un humoriste à Montréal d’imiter les personnages de Crashing et d’étrenner les mêmes blagues devant différents murs de briques, plusieurs fois semaine.

Comment Maude Landry, 26 ans, a-t-elle pu élaborer en cinq petites années de présence au micro cette personnalité de stand-up aussi singulièrement attachante et étrange ?

Réponse : en multipliant parfois par trois ses présences sous les projecteurs. Un même soir ! « Il m’arrive, oui, de faire par exemple la première partie d’un gros show [Louis-José Houde, Louis T], puis d’aller faire un tour au Bordel Comédie Club [le seul véritable cabaret d’humour au Québec], puis de closer une soirée d’humour dans un bar ailleurs », explique celle qui anime les Mardis du rire au Bungalow de Longueuil et collabore à Info, sexe et mensonges avec son héros Marc Labrèche. Elle présentera Subtile, son premier spectacle à elle, le 9 avril au Rialto, pendant le festival Dr Mobilo Aquafest.

Je me pose toujours la question : avec cette blague, est-ce que je renforce un stéréotype ? Si la réponse est oui, je ne la fais pas. T’as beau dire que c’est juste des blagues, tu ne contrôles pas complètement comment les gens vont les absorber.

L’humoriste à l’entraînement

« Les soirées d’humour, c’est pour un humoriste ce qu’est un gym pour un athlète », illustre Maude Landry, qui se transforme sur scène en femme facilement irascible et légèrement divorcée du réel, tout aussi généreuse en réflexions au vernis philosophique qu’en énormités que seul son débit lent d’adolescente apathique parvient à excuser. « C’est notre entraînement. Le nombre de soirées d’humour, présentement, c’est comme si on avait accès à de gros appareils hyperperformants. Avant, on n’avait à notre disposition qu’un petit vélo stationnaire. »

Ce passé, c’est très certainement avant 2004, c’est-à-dire avant que le (défunt) pub Saint-Ciboire ne ravive l’intérêt pour les soirées d’humour. Mais c’est peut-être plus précisément en 2009, alors que sont inaugurés les Drôles de mercredis à L’Abreuvoir (dans le Quartier latin), puis en 2012 avec les Lundis de l’humour du Jockey (dans Rosemont–La Petite-Patrie), que les soirées d’humour dans les bars deviennent la couveuse dont émergeront (entre autres) Adib Alkhalidey, Jay Du Temple, Katherine Levac, Phil Roy, Virginie Fortin et Mehdi Bousaidan.

« J’ai regardé ça, et j’ai constaté que ma cuisine est le seul endroit à Montréal où l’on n’organise pas encore de soirée d’humour. Je vais y remédier bientôt. Je pense que le cinquième mercredi du mois est encore libre », ironisait gentiment l’auteur télé et chroniqueur Mathieu Charlebois sur Twitter le 21 janvier dernier, au sujet de ces micros qui semblent pousser un peu partout sur l’île — il y en aurait quelque chose comme une trentaine — et en province.

Extrait vidéo de Maude Landry

 

La contrainte de l’originalité

S’il est encore de bon ton chez certains intellectuels de parler de l’humoriste comme d’un banal colporteur d’idées reçues, voire de préjugés (tout en pleurant l’époque dorée d’un Yvon Deschamps), l’épreuve de la réalité révèle un écosystème peuplé d’artistes qui, sous l’influence des soirées d’humour, se méfient de la banalité et craignent d’alimenter des stéréotypes.

« Je me souviens, quand j’ai commencé, d’avoir écrit un numéro sur une job que j’avais eu plus jeune, puis je suis allé dans une soirée où un autre humoriste faisait exactement ça, puis j’ouvre la télé et je tombe sur la même chose », raconte Richardson Zéphir, un humoriste de 40 ans qui, après avoir étudié en pétrochimie, été copropriétaire d’un bar et joué des milliers de matchs d’impro, montait seul sur les planches pour la première fois en 2010.

Son incarnation scénique témoigneaujourd’hui d’un talent particulièrement soufflant pour faire mine d’embrasser les clichés afin de mieux les déconstruire, stratégie parfaitement encapsulée dans le titre de son premier one-man-show, Sexy chocolat (le 13 avril au Medley). Qu’il traite de féminisme, d’homophobie ou de la poste (!), ou qu’il donne vie à des personnages essentiellement absurdes ou loufoques, Zéphir dégage une énergie rappelant à la fois la naïveté de l’enfant et le positivisme guilleret d’un bon père de famille.

« Je me pose toujours la question : avec cette blague, est-ce que je renforce un stéréotype ? Si la réponse est oui, je ne la fais pas. T’as beau dire que c’est juste des blagues, tu ne contrôles pas complètement comment les gens vont les absorber », souligne ce fils d’immigrants haïtiens, tout en précisant qu’il ne ferait pas carrière aujourd’hui si ce n’était l’effervescence des soirées d’humour. Ni lui ni Maude Landry ne sont passés par l’École nationale de l’humour, d’ailleurs. « Pour moi, les soirées, c’est la vraie école », note-t-elle.

Il m’arrive, oui, de faire par exemple la première partie d’un gros show, puis d’aller faire un tour au Bordel Comédie Club, puis de closer une soirée d’humour dans un bar ailleurs. Les soirées d’humour, c’est pour un humoriste ce qu’est un gym pour un athlète.

Un public peu impressionnable

En plus d’animer les soirées de La Boîte en humour à Saint-Jean-sur-Richelieu, Richardson Zéphir pilote tous les derniers mercredis du mois l’événement Humour Bouffe végane !, dans un bistro végane d’Hochelaga-Maisonneuve. Épiphénomène ou symbole réjouissant d’un monde de l’humour se dégageant de l’emprise sur son imaginaire de l’homme blanc de classe moyenne ayant dominé les années 1990, celui-là même qui aime se moquer du vegan et croquer du marginal ?

« Ce qui est sûr, c’est que le public des soirées d’humour est très assidu, de plus en plus diversifié, et de moins en moins surpris par le mononcle qui parle de sa blonde qui est tellement conne, observe Maude Landry. Je dirais même que le public est parfois difficile, et c’est tant mieux. Il aime ça être surpris. Il y a aussi qu’en tant qu’humoriste, si tu participes à cinq soirées dans la même semaine, tu entends rapidement toutes les variations de jokes possibles sur les téléphones intelligents, par exemple. Deux humoristes qui ont un casting semblable vont rapidement avoir le réflexe de se distancier. »

Extrait vidéo de Richardson Zéphir

 

Micros ouverts à tous

Avec des cachets variant entre 25$ et 50 $ pour un numéro, les soirées d’humour dans les bars et cabarets demeurent pour les humoristes uncircuit à considérer comme un tremplin plutôt que comme une source majeure de revenus à long terme. Leur public, oscillant généralement de 18 à 35 ans, vaut néanmoins son pesant d’or et redéfinit le rapport de force entre artiste et producteur. Une grosse boîte devra forcément déployer des arguments plus massues pour convaincre un jeune humoriste, déjà fort d’un public fidélisé grâce aux réseaux sociaux, de joindre ses rangs.

Et parce qu’obtenir une place convoitée dans l’alignement d’une soirée d’humour suppose de plus en plus de patience, ce sont désormais les micros ouverts (open mic) qui bourgeonnent à Montréal. Vous n’avez aucune expérience en matière de rigolade ? Pas grave ! Suffit de savoir écrire son nom sur la feuille à l’entrée pour se prévaloir de ces petites tribunes ouvertes à tous. « C’est un comme avec l’impro : au début, il n’y avait que la LNI, conclut Richardson Zéphir, puis tous ces jeunes partout au Québec qui voulaient improviser ont fondé leurs propres ligues. »