Tomber des nues devant «Celui qui tombe»

On imagine sans difficulté les mois d’expérimentation et de répétition nécessaires pour arriver à ce travail d’orfèvre signé Yoann Bourgeois.
Photo: Géraldine Aresteanu On imagine sans difficulté les mois d’expérimentation et de répétition nécessaires pour arriver à ce travail d’orfèvre signé Yoann Bourgeois.

Oui, on tombe des nues devant le magnifique opus ciselé par Yoann Bourgeois, invité pour une première fois à la Tohu pour présenter Celui qui tombe. Un exercice de prouesse où les artistes sont ballottés par les forces de la gravité devant les yeux d’un public envoûté par le tourbillon et les caprices d’un immense plateau mouvant.

Bourgeois, d’abord artiste de cirque, devenu chorégraphe au Centre chorégraphique national de Grenoble, livre dans ce travail, situé au carrefour de la danse contemporaine et du cirque, une oeuvre forte et inédite qui pousse l’exploration de l’espace, de l’équilibre et des forces centripètes et centrifuges jusque dans leurs derniers retranchements.

Comme un animal indomptable, un immense plateau de bois de 6 mètres de côté occupe la scène tout au long de la prestation et sert d’ancrage à cette métaphore sur la fragilité humaine et les forces qui la dépassent.

D’abord en suspension dans le vide, au bout de filins d’acier, la plateforme en perpétuel mouvement est le berceau inquiétant de six interprètes qui tentent d’y garder pied. D’abord doucement balancés sur ce tapis qui tangue en tous sens, les artistes se livrent à un exercice devenant affolant quand le plateau, une fois ancré sur un socle au plancher, se met à tourner sur lui-même. De plus en plus vite.

Confronté aux forces centrifuges, le jeu des artistes devient un combat pour échapper à l’éjection de cette platine géante. Penchés à 45 degrés pour rester vissés au sol, les artistes se groupent pour tenir tête à cette force qui les condamne à une perpétuelle fuite en avant.

Quand le plateau s’essouffle et s’arrête, on espère la bête enfin endormie. Mais l’arrêt force cette fois les interprètes à calibrer le moindre de leur pas pour éviter la chute dans le vide. Car c’est leur propre poids qui dicte pour un temps le cours des choses sur ce plancher, transformé en bascule posée sur un arbre central. Mais pas pour longtemps.

Une force tranquille

De nouveau suspendue aux fils d’acier dans les airs, la plateforme de bois et d’acier se remet à grincer et à se braquer comme un cheval rétif. Et comme des Lilliputiens emportés par une lame de fond, les artistes sont de nouveau sous le joug de cette force tranquille. Explorant toutes les possibilités offertes par cet objet rebelle, le chorégraphe dissèque plus que la notion d’équilibre et de ballant, il sème aussi l’illusion, inversant les dimensions dans des tableaux qui rappellent les dessins et architectures sans queue ni tête du dessinateur Escher.

Des airs de Beethoven, de la Callas et même le chant a capella des artistes inoculent par moments un supplément de beauté à cette performance physique qui se solde par un tableau des plus spectaculaires. Celle où le plateau massif, balancé de gauche à droite tel un pendule géant, fend l’air dans un mouvement de va-et-vient colossal amplifié ou ralenti par la force des artistes.

On imagine sans difficulté les mois d’expérimentation et de répétition nécessaires pour arriver à ce travail d’orfèvre où les acrobates, dans un corps à corps avec ce radeau aérien, plongent au sol pour éviter la catastrophe ou s’y accrochent, emportés comme des fétus de paille.

Plus qu’une performance physique, le travail de Bourgeois, qui cherche à explorer « le point de suspension » — ce moment précis où un objet lancé vers le ciel s’immobilise avant d’amorcer sa chute —, crée un effet d’envoûtement et hypnotise à force de voir les forces physiques ainsi révélées et retournées en tous sens par cet apprenti sorcier. Celui qui tombe, finalement, c’est le spectateur, qui craque pour cette saisissante démonstration de force et de la solidarité humaine.

Celui qui tombe

De Yoann Bourgeois du CCN2, à la Tohu jusqu’au 17 mars