«Frankenstein ou le Prométhée moderne»: toujours vivant!

Jamais reconnu ni nommé par son créateur, le monstre de Frankenstein devra fuir le regard des autres et vivre en marge de la société.
Photo: Élie Chap Jamais reconnu ni nommé par son créateur, le monstre de Frankenstein devra fuir le regard des autres et vivre en marge de la société.

Écrit en 1816, publié en 1818, Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, est à la fois l’un des romans les plus célèbres et les plus méconnus de la littérature anglaise. De fait, combien confondent les personnages du jeune docteur Frankenstein et de sa créature ? Combien ont à l’esprit l’image d’un savant fou hurlant « c’est en vie ! » et celle d’un monstre pataud ?

« C’est à cause du film de James Whale qu’on pense comme ça, alors que la chose extraordinaire de Frankenstein, c’est qu’il est le parfait clash entre le XVIIIe et le XIXe siècle, entre le Siècle des lumières et le romantisme », explique Jean-François Chassay, professeur au Département d’études littéraires de l’UQAM. « C’est le premier roman où un être humain crée un être à son image, qu’il laisse tomber immédiatement. Il y a deux éléments forts là-dedans : l’incapacité pour l’espèce humaine de créer un être qui lui ressemble et la question de l’éthique scientifique. Encore aujourd’hui, c’est quelque chose qui revient souvent. »

On regarde Les chroniques frankensteiniennes ou pas? La critique vidéo de Manon Dumais.
 

 


M. Chassay rappelle qu’au lendemain des bombardements d’Hiroshima, les médias parlaient du syndrome Frankenstein, en avançant que l’homme avait créé quelque chose qui lui avait échappé. De nos jours, le nom du personnage est associé aux recherches sur le génome humain ainsi qu’aux OGM, surnommés « Frankenfood ».

« Quand il est question de transgression scientifique, de manipulation de la vie, la référence à Frankenstein est encore présente dans la culture scientifique et de contestation », confirme Céline Lafontaine, professeure titulaire au Département de sociologie de l’Université de Montréal. « Ce qui est fascinant, c’est qu’il y a des réinterprétations qui tendent à minimiser l’aspect, qui est très clair dans le roman de Mary Shelley, de la perte de contrôle. La question qui se pose à nous aujourd’hui, c’est : “Est-ce qu’on maîtrise réellement ce qu’on crée ?” »

Riche héritage intellectuel

Fille de William Godwin, l’un des premiers philosophes anarchistes, et de Mary Wollstonecraft, l’une des premières féministes, épouse du poète Percy Bysshe Shelley, amie du poète Lord Byron, Mary Shelley était elle-même une grande intellectuelle. Férue de science, notamment des travaux de Galvani, au coeur de Frankenstein, la jeune femme était fascinée par la Révolution française et par la pensée de Rousseau.

Jean-François Chassay souligne que le roman, campé entre 1792 et 1796, est perçu par des chercheurs comme une métonymie de la Révolution française et que plusieurs passages de Frankenstein sont empruntés à Émile ou de l’éducation de Rousseau.

« Au-delà de la question de la science, l’une des forces du roman, c’est de demander “qu’est-ce qui définit un être humain”, avance le professeur de littérature. Je trouve intéressant que le roman de Shelley paraisse au moment où se font les premiers grands travaux de tératologie de Geoffroy Saint-Hilaire en France. Saint-Hilaire sera le premier à dire que ce qu’on appelle la monstruosité, c’est généralement un problème s’étant produit durant la grossesse et qu’on devrait plutôt parler d’anormalité. »

« Frankenstein est indéniablement un roman visionnaire, affirme Céline Lafontaine. Les techniques de fécondation in vitro, les techniques de reproduction, ce désir de la mise au monde qu’on a aujourd’hui normalisés, Mary Shelley les voyait, les pressentait. Il y a des pages magnifiques sur la médecine moderne, sur l’objectivation du corps. Aujourd’hui, on est rendu tellement loin dans l’objectivation du corps qu’on ne le voit même plus. »

« Quand je me suis plongée dans le roman, j’y ai vu toute la richesse de la dimension féministe, se souvient la professeure de sociologie. Dans mon livre, Le corps-marché. La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie, je montrais que le corps des femmes est beaucoup dans cet enjeu-là. Ce qui est intéressant, c’est la rupture qui a eu lieu. Au XIXe siècle, quand Mary Shelley écrit, elle voit tout le rapport entre la maternité et le corps des femmes, le basculement, la transformation et elle le pressent comme un avertissement. »

Autres temps, autres monstres

Jamais reconnu ni nommé par son créateur, le monstre de Frankenstein devra fuir le regard des autres et vivre en marge de la société : « Ce qui est intéressant dans le roman, c’est la métaphore du regard, fait remarquer Jean-François Chassay. C’est quand il voit les yeux ouverts de la créature que Victor Frankenstein se dit que c’est un monstre. La naissance du monstre passe par le regard. »

« Dans le roman, il y a quelque chose de très romantique, qui est la question du sublime, poursuit-il. Dans la philosophie de Kant, il y a le beau d’un côté, dont on peut voir les limites, les formes, et de l’autre côté, le sublime, où ça déborde, ça dépasse. Chez les romantiques, le sublime est intéressant parce qu’il est incontrôlable. En soi, le monstre est une figure très romantique. »

Sur ce point, Jean-François Chassay évoque la vision romantique du monstre courant avec agilité et rapidité dans la montagne, à des lieues du monstre empêtré dans ses gros godillots incarné par Boris Karloff au grand écran dans les années 1930. Que serait ce monstre aujourd’hui ?

« La figure contemporaine qui rappellerait Frankenstein, c’est celle du transhumain, qui n’est pas un monstre, mais plutôt un héros, un surhumain. Pour certains scientifiques, la question de la maîtrise ou de la non-maîtrise de la vie qu’on crée n’est pas quelque chose de transgressif. Ils vont donc interpréter Frankenstein à la lumière du transhumanisme, lequel voit la transformation de l’être humain comme quelque chose de positif », explique Céline Lafontaine.

« Au fond, le transhumanisme, ajoute-t-elle, c’est seulement un mouvement exacerbé d’une réalité qui est beaucoup plus large et concrète, qui est la bioéconomie dans laquelle on est de façon généralisée. Je vois que souvent, les scientifiques et les intellectuels débattent de ces questions-là pour mieux camoufler ses vrais enjeux. »

« Au-delà du fait que le roman de Mary Shelley n’est pas réaliste et que la naissance du monstre ne tient pas du tout, il demande jusqu’où on peut aller pour transformer un être humain et qu’il reste un être humain, ce qui est une question encore très actuelle. C’est assez rare qu’une figure littéraire demeure dans le discours social pendant deux cents ans. Et quand on pense que c’est une fille de dix-huit ans qui a écrit ce roman, c’est assez hallucinant », conclut Jean-François Chassay.

Différentes incarnations sur les scènes du monde

Comme le rappelle André Caron dans son essai Frankenstein lui a échappé (L’Instant même, 2018), Frankenstein ou le Prométhée moderne a inspiré quelque 150 productions cinématographiques, dont Gothic (1986) où Ken Russell raconte de façon hallucinée la création du roman de Mary Shelley. Deux cents ans après sa parution, ce chef-d’oeuvre de la littérature anglaise demeure une source d’inspiration pour les créateurs.

Frankenstein, pièce de théâtre (2011)


Photo: Catherine Ashmore et NT Live

Créée au Royal National Theatre de Londres dans une mise en scène de Danny Boyle, cette pièce de Nick Dear mettait en scène Benedict Cumberbatch et Johnny Lee Miller, qui incarnaient alternativement chaque soir le docteur Frankenstein et la créature. En 2013, la pièce a été présentée au Trident puis au théâtre Denise-Pelletier dans une traduction de Maryse Warda et une mise en scène de Jean Leclerc. Étienne Pilon et Christian Michaud y incarnaient en alternance les personnages principaux. Plus fidèle au roman que la majorité des films, la pièce explore davantage les tourments de la créature que ceux de son créateur.

Frankenstein, ballet (2016)


Photo: Bill Cooper

Porté par la musique de Lowell Liebermann, campé dans les décors gothiques de John Macfarlane évoquant le classique de James Whale (1931) avec Boris Karloff, ce premier ballet créé par Liam Scarlett au Royal Ballet de Londres illustre la difficile relation de Victor Frankenstein (Federico Bonelli), endeuillé et désespéré, avec sa créature (Steven McRae), innocente et en mal de reconnaissance et d’amour. Une oeuvre centrée sur la peur de l’inconnu dans l’esprit du roman de Shelley.

The Frankenstein Chronicles, télésérie (2015-2017)

Mettant en scène Sean Bean dans le rôle d’un inspecteur traquant un savant fou créant des êtres à partir de morceaux de cadavres d’enfants, cette série britannique de Barry Langford nous entraîne dans les bas-fonds et les beaux salons du Londres de 1827. Outre Mary Shelley (Anna Maxwell Martin), qui souffre que son oeuvre ait pu inspirer de telles horreurs, on y croise brièvement les poètes Percy Shelley (Richard Clements) et William Blake (Steven Berkoff), ainsi qu’Ada Byron (Lily Lesser), pionnière de la science informatique. Une série glauque où la science, la politique et la religion s’affrontent dans une guerre sans merci, au détriment des moins nantis et des laissés-pour-compte.

Extrait de « Frankenstein ou le Prométhée moderne », de Mary Shelley

« Une sinistre nuit de novembre, je pus enfin contempler le résultat de mes longs travaux. Avec une anxiété qui me mettait à l’agonie, je disposai à portée de ma main les instruments qui allaient me permettre de transmettre une étincelle de vie à la forme inerte qui gisait à mes pieds. Il était déjà une heure du matin. La pluie tambourinait lugubrement sur les carreaux, et la bougie achevait de se consumer. Tout à coup, à la lueur de la flamme vacillante, je vis la créature entrouvrir des yeux d’un jaune terne. Elle respira profondément et ses membres furent agités d’un mouvement convulsif.

Comment pourrais-je dire l’émotion que j’éprouvais devant cette catastrophe, où trouver les mots pour décrire l’être repoussant que j’avais créé au prix de tant de soins et tant d’efforts ? Ses membres étaient, certes, bien proportionnés, et je m’étais efforcé de conférer à ses traits une certaine beauté. De la beauté ! Grand Dieu ! Sa peau jaunâtre dissimulait à peine le lacis sous-jacent de muscles et de vaisseaux sanguins. Sa chevelure était longue et soyeuse, ses dents d’une blancheur nacrée, mais cela ne faisait que mieux ressortir l’horreur des yeux vitreux, dont la couleur semblait se rapprocher de celle des orbites blafardes dans lesquelles ils étaient profondément enfoncés. Cela contrastait aussi avec la peau ratatinée du visage et de la bouche rectiligne aux lèvres presque noires. »