Karen Young et Coral Egan au Gesù: chanter pour se sourire

Coral Egan et Karen Young
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Coral Egan et Karen Young

Avant qu’elles arrivent, ma seule pensée mêle un fond de tristesse à une trame de colère : deux tiers d’un Gesù, ça ne fait pas beaucoup de monde un vendredi soir en plein festival Montréal en lumière pour le spectacle de Karen Young et Coral Egan. Sentiment d’injustice. Et puis les lumières de la salle s’éteignent, et les voilà toutes deux, et elles se mettent à chanter. Et jaillit une lumière qui n’est pas celle des quelques projecteurs, mais la leur. Lumineuses Karen et Coral. Dès Tongue Tied, c’est l’extraordinaire expérience de ces deux chanteuses libres, autant la mère que la fille, explorant ensemble les possibilités de la rencontre de leurs espaces de liberté.

« Un voyage dans le temps, dans l’espace, dans d’autres pays », promet Karen, rayonnante et ravie comme si nous étions un Wilfrid-Pelletier rempli jusqu’au troisième balcon. À la fin de la deuxième pièce, juste avant les applaudissements nourris, quelqu’un s’exclame : « Wow ! » Je ne peux pas mieux dire. Une exquise équipée en leur compagnie, c’est à cela que nous sommes conviés, tous autant que nous sommes. On pourrait être huit dans un salon, elles ne seraient pas moins jouissivement contentes de chanter et d’harmoniser, et l’accompagnement d’Éveline Grégoire-Rousseau à la harpe et de Pierre-Harry Érizias à la basse ne serait pas moins enveloppant et complexe à la fois.

Libertés en harmonie

Il faut les voir se sourire, Karen et Coral, et le plus souvent s’esclaffer à la fin des morceaux. Tant d’audace, tant de beauté, tant de culture musicale, ça les rend heureuses autant que nous. C’est si vaste et si cohérent, leur univers, ça se promène d’arpèges jazzy à des chants de je ne sais où au Moyen-Orient, et ça se dépose en un blues écrit pour un chien bien-aimé (Old Blue). « You guys are amazing », lâche quelqu’un dans la salle : on le pense tous, merci de leur dire.

Certaines chansons défient toute description. Je vais essayer : Somebody Special, par exemple, signée Steve Lacy, est une sorte de court métrage un brin cauchemardesque (« spooky », dit Coral). Les harmonies accentuent l’étrangeté, c’est stupéfiant d’invention. Elles peuvent aller où elles veulent, Karen et Coral, elles n’ont fait que ça chacune de son côté, elles ne s’en privent pas ensemble : au contraire, elles s’encouragent. À aller encore plus loin.

Nous ne sommes peut-être pas si nombreux, mais nous sommes privilégiés et le savons. Et la mère et la fille se sentent privilégiées de partager la scène, et la soirée avec nous. Tout le monde est privilégié, quoi. Et chacun goûte chaque note de chaque chanson, allant d’étonnement en émerveillement. Imaginez Walking In Your Footsteps de The Police, par elles. C’est l’Afrique, un peu le Graceland de Paul Simon, mais autrement : une exploration qu’elles seules peuvent entreprendre. Je dirais : l’Afrique de l’intérieur.

S’étonner l’une l’autre

Tout leur est possible : Coral Egan interprète du Karen Young (Pilgrimage to the Sun), Karen Young interprète du Coral Egan (Breathe) : en plus du partage des quintes, des septièmes, des neuvièmes, il y a échange des répertoires. Et plus encore. Par moments, j’en jurerais, elles jouent à s’étonner l’une l’autre, cela se voit dans leurs regards. Leur connexion est telle qu’elles s’autorisent une part d’improvisation dans les harmonies : un sans filet vécu dans la joie pure. Et ça continue, d’ailleurs en ailleurs, ici un détour par la chanson médiévale, là du Benjamin Britten, et même du Catherine Major. C’est l’infini qui se multiplie, Karen et Coral. Puissiez-vous les rejoindre à l’une ou l’autre étape de ce qu’elles appellent affectueusement leur « road trip ». Au bout du monde, s’il le faut.