L’histoire de «Livres dans la rue» prend fin

Depuis 1982, des animateurs de «Livres dans la rue» portaient livres et lectures aux enfants des milieux défavorisés, venant à leur rencontre dans les parcs de la ville de Montréal, dans les HLM et les services de garde.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Depuis 1982, des animateurs de «Livres dans la rue» portaient livres et lectures aux enfants des milieux défavorisés, venant à leur rencontre dans les parcs de la ville de Montréal, dans les HLM et les services de garde.

Le programme « Livres dans la rue », qui depuis 35 ans porte les livres et les animateurs hors des murs des bibliothèques de Montréal pour les mener à la rencontre des jeunes de milieux défavorisés, cessera ces activités en mai prochain. Son budget n’a pas été renouvelé par l’administration Plante, qui a choisi de suspendre le programme temporairement pour la prochaine année, selon la réponse officielle de la Ville. « En clair, indique dans un courriel la Direction des Bibliothèques, les activités du programme Livres dans la rue se termineront le 4 mai 2018. »

Christiane Charette, organisatrice de 1982 à 2015 du programme, est choquée par cette fin abrupte. « C’est une formule peu coûteuse et toute simple », écrit-elle dans une lettre ouverte adressée à la mairesse Valérie Plante et transmise au Devoir. « Un homme ou une femme, passionné, engagé, animateur avec un sac à dos rempli de livres d’ici et d’ailleurs qui va à la rencontre des enfants défavorisés. » Dans les HLM. Dans les services de garde des écoles. Dans les parcs montréalais, laissant à disposition les livres sur une large couverture posée à même l’herbe pour les curieux qui veulent y fouiner d’eux-mêmes, ou lisant aux intéressés, comme le raconte Anna-Maria Lacriola, qui y a lu, parlé et conté comme animatrice dix ans durant.

« Au moment même où Montréal se dote d’une « politique de l’enfant » qui vise à donner accès à la culture à tous les enfants montréalais, poursuit Mme Charette, qu’au gouvernement du Québec le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a octroyé de l’argent pour encourager la lecture ainsi qu’un plan pour les 0-8 ans, votre administration a décidé de couper un programme qui a fait ses preuves depuis 35 ans. Pourtant, son but est, avec le plaisir partagé, d’éveiller le désir de lire et de donner le goût de la lecture, un des prérequis à la réussite scolaire. C’est à n’y rien comprendre », s’indigne la bibliothécaire retraitée.

Depuis 1982, Livres dans la rue a attiré 325 000 présences d’enfants, recensées en 200 lieux différents, dont 70 écoles. Un million de lectures ont été faites dans tous les arrondissements, et 27 000 heures d’animation. Selon le service des communications de la Ville, qui estime qu’une révision du programme s’imposait, le nombre de participants était de 19 800 en 2012 et de 16 746 en 2017. Le budget de l’an dernier se chiffrait à 112 100 $.

«Ce qui me révolte, et me rend très en colère, indique Hélène Charbonneau, qui a instigué le programme en 1982 alors qu’elle était chef des bibliothèques pour les jeunes à la Ville de Montréal, c’est qu’on ne comprenne pas en quoi le plaisir est si important, à quel point c’est un outil pour former un lecteur. Sinon, on ne forme que des imbéciles consommés, capables seulement de déchiffrer », poursuit la dame de 88 ans. « On sait que le programme fonctionne : les enfants reviennent. »

À l’époque, Mme Charbonneau cherchait a rejoindre les jeunes qui n’ont pas un environnement familial propice au développement de la lecture. « Je m’étais rendu compte que dans les quartiers défavorisés, les bibliothèques étaient moins fréquentées. J’ai toujours insisté pour que les animateurs aient un livre dans les mains, même s’ils content, afin que les enfants fassent le lien entre l’histoire, le plaisir et le livre », explique celle qui a pris sa retraite en 1992, pour fonder Les Amis de la bibliothèque de Montréal.

Lire, sur le terrain

« J’ai développé de belles relations avec des enfants qui revenaient nous voir de fois en fois », se rappelle de son côté Mme Lacriola, maintenant correctrice pour le gouvernement du Canada. « Pour certains, au-delà du livre, l’attachement à la personne qui lit est aussi important. Le lien spécial se fait avec le livre, et la lecture devient un prétexte de relation. C’est important. Des parents m’ont dit souvent que leur enfant avait amélioré ses capacités de lecture, parce qu’ils continuaient avec nous de lire l’été », et poursuivaient également, pour certains enfants d’immigrants nouvellement arrivés, à exercer leur français.

Mme Lacriola croit le programme efficace, malgré la difficulté d’en calculer l’impact réel. C’est peut-être cette complexité à évaluer les retombées qui mine le programme, croit Christiane Charette. « Il faut une foi qui m’est une évidence, mais qui ne semble pas l’être pour d’autres », a-t-elle expliqué de vive voix. « Si on veut donner la curiosité du livre, de la lecture, et qu’elle soit solide, il faut commencer par la base. Ça veut dire présenter les livres aux enfants autrement que dans un cadre scolaire, leur donner un accès aux livres qu’ils n’ont pas, et qu’ils découvrent que le livre donne du plaisir. Mais non, on ne connaît pas les effets concrets. Pour moi, c’est comme le personnage dans L’homme qui plantait des arbres [le célèbre film d’animation de Frédéric Back, sur un récit de Jean Giono]. On plante une graine sans savoir si elle va pousser, brûler, faire un arbre, ne rien donner. Mais il faut continuer, jour après jour, à planter les graines de la lecture. »

« Les activités hors les murs, aspect innovant et populaire du programme, continueront de se déployer dans les différentes bibliothèques des arrondissements », a précisé la relationniste de la Ville Linda Boutin. « Nous tenons à continuer de promouvoir la lecture auprès de la jeune population montréalaise et lui donner le goût de fréquenter sa bibliothèque de quartier et de découvrir l’ensemble des activités qui y sont proposées. » Un nouveau volet de francisation serait ainsi en cours de création.