Le Conseil des arts du Canada investit dans un paysage artistique plus inclusif

Le Conseil des arts du Canada utilise son financement pour encourager les compagnies à favoriser l’inclusion, notamment des arts et de la création autochtones. Ci-dessus, le spectacle «Ktahkomiq» de la Compagnie de théâtre Ondinnok lors du Printemps autochtone 3, à Montréal, en 2017.
Photo: Compagnie de théâtre Ondinnok Le Conseil des arts du Canada utilise son financement pour encourager les compagnies à favoriser l’inclusion, notamment des arts et de la création autochtones. Ci-dessus, le spectacle «Ktahkomiq» de la Compagnie de théâtre Ondinnok lors du Printemps autochtone 3, à Montréal, en 2017.

Inclusion de la relève, des arts autochtones et de la diversité. Augmentation générale des « subventions de base » — celles qui assurent, pour un cycle de quatre ans, le fonctionnement des compagnies artistiques. Le Conseil des arts du Canada (CAC) passe aux actes : ses nouvelles valeurs se reflètent dans l’attribution de ses subventions. En dévoilant les premiers bénéficiaires d’une subvention de base depuis qu’il a adopté, en 2015, son nouveau modèle, le CAC incarne sa nouvelle manière, et affirme son désir de moduler le paysage artistique.

Les changements sont nombreux dans la liste des « Bénéficiaires d’une subvention de base », dont Le Devoir a obtenu copie. À travers le pays, 1154 organismes ont reçu une subvention de base, ventilant quelque 117 millions en 2017-2018, comparativement à 92 millions en 2016-2017. 110 organismes reçoivent cette subvention pour première fois — soit 10 % des organismes — et accèdent ainsi à une possible pérennité. Environ trois organismes sur cinq voient leurs subventions augmenter pour ce cycle. Les arts autochtones, des artistes de la diversité, des sourds et handicapés, ou des communautés des langues officielles en situation de minorité sont fort encouragés. Quelque 62 % des organismes axés sur ces pratiques ont reçu des subventions à la hausse ; 24 nouveaux organismes en reçoivent pour la première fois.

Le CAC « vient d’attribuer à peu près 60 % de l’argent frais aux organismes », explique Simon Brault, directeur. « En ce moment, il reste encore 57 millions à dépenser d’ici le 31 mars. Ça va avoir beaucoup d’effets. Dans les prochaines semaines vont sortir les résultats par projet — par exemple, ceux du Fonds numérique, très importants sur le plan des investissements. » C’est donc seulement l’automne prochain, après une année entière, qu’un premier bilan pourra se faire de manière éclairée.

« Les compagnies les plus augmentées sont en général les plus pointues dans leur discipline », estime M. Brault, citant la compagnie Marie Chouinard et le Centre canadien d’architecture. « On voit apparaître de nouvelles disciplines : le cirque contemporain, avec le Cirque Éloize, qui entre pour la première fois au fonctionnement, ou des compagnies spécialisées en arts et handicap », telles Corpuscule Danse et Des pieds et des mains. Art Souterrain, qui propose des expositions temporaires en des lieux inusités, comme le métro, est aussi un des nouveaux financés. « De nouvelles pratiques sont soutenues. On fait des choses surprenantes ! » se réjouit le directeur. « Il y a une capacité de renouvellement importante. J’ai hâte de voir ce que va produire ce signal dans le soutien des autres conseils des arts, ce qu’ils vont donner ou pas à ces compagnies, au Québec et à Montréal. Le CAC a eu la chance de vraiment aligner ses investissements avec les principes annoncés. C’est rare qu’un conseil des arts qui reçoit de l’argent frais ces temps-ci, peu importe où dans le monde, décide de le distribuer autrement que de façon égale à tout le monde. Nous, on a choisi une voie différente. »

Pics et plateaux

David Lavoie, coprésident du Conseil québécois du théâtre, a salué « l’avancée des investissements : il y a dix ans, on ne l’imaginait même plus. Oui, il y a des attentes importantes des milieux artistiques, nourries par les crises de la succession, par la pression sur la nécessaire inclusion de la diversité et de la réalité autochtone. Il reste des investissements à venir. Il y a des gagnants ; présentement, on ne semble pas voir grand perdants, mais je pense qu’il est trop tôt pour faire un bilan. Il peut y avoir rééquilibrage des forces ».

Quelque 34 % des organismes n’ont pas reçu d’augmentation. En théâtre, l’Espace Go et le Nouveau Théâtre Expérimental sont de ceux dont les sous stagnent. Isabelle Gingras, directrice administrative de ce dernier, ne se l’explique pas. « On est extrêmement déçu. On revendique la création, la recherche, et ça veut dire parfois que les résultats ne sont pas artistiquement parfaits. Peut-être. Mais vraiment, je ne sais pas pourquoi on n’est pas augmenté. »

À l’inverse, le Théâtre de Quat’Sous voit sa subvention de base augmenter de plus de 100 000 $ par an. « Il y avait dans les critères le souci de représenter davantage la mosaïque culturelle de notre société », note Olivier Kemeid, directeur artistique, parlant de l’inclusion de la diversité. « Dans notre cas, ça n’a pas demandé d’effort particulier, c’est au coeur de notre démarche. Comme rayonner dans la cité, prendre des risques. Alors, on est choyé d’avoir un montant semblable pour les trois prochaines années. »

Au Regroupement québécois de la danse, on demandait plus de temps d’analyse avant de commenter. Les premiers calculs effectués laissent entendre, pour la danse, une augmentation en 2017-2018 de 22 % du financement et de 18 % du nombre d’organismes admis, a avancé Virginie Desloges, responsable des finances.

Alors que Québec attend la version définitive de sa nouvelle politique culturelle, son plan d’action et l’argent qui devrait permettre d’en appliquer les mesures, certains s’inquiètent que la province ne s’appuie trop sur l’investissement supplémentaire du fédéral en arts. « Si le Québec sait si bien tirer son épingle du jeu, c’est aussi parce que c’est la province qui investit le plus en arts, répond M. Brault. Quand je parle avec les ministres de la Culture, je rappelle que si le Québec fléchit dans son investissement, il n’ira pas ensuite chercher la même part au CAC, plus haute que la proportion de sa population. J’espère l’effet contraire : que nos investissements incitent le Québec à maintenir ses choix, et à continuer à investir dans les arts, au lieu de se retirer pour un même montant. »

Le cas du Soulpepper Theater

Le théâtre torontois Soulpepper, qui a vu son fondateur et directeur artistique visé en janvier par des allégations d’inconduite sexuelle de la part d’actrices y ayant travaillé, voit son dossier être « en cours de révision » au CAC. « Le Conseil n’entend pas policer le milieu. On n’en a pas la capacité, on n’est pas un tribunal. Mais on ne peut ignorer des situations graves au point où la direction doit démissionner, où un spectacle est annulé, où il y a des conséquences immenses sur la conduite des affaires. On veut s’assurer qu’avec des investissements publics viennent des responsabilités publiques. Pas question de fermer les yeux », affirme Simon Brault. Le CAC entend voir si le théâtre a les moyens de respecter son mandat avant d’avancer le financement.
3 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 1 février 2018 04 h 35

    La « diversité », une mutation récente d'un apartheid Made in Canada

    Le concept de « minorités culturelles » ayant été mis en pièces d’un bout à l’autre du Commonwealth y compris dans sa maison-mère l’Angleterre, les promoteurs de divisions raciales, ethniques ou religieuses se sont repliés sur la notion de « diversité culturelle », concept tout autant facteur de division que le précédent. D'ailleurs, en dehors dans ces pays qui ont fait autrefois partie de l'Empire britannique, existe-t-il un État dans le monde où il soit question d'entretenir grassement quelque « diversité culturelle » que ce soit ?

  • Gilbert Turp - Abonné 1 février 2018 07 h 56

    Un gestionnaire Control Freak

    Pauvres artistes qui vont devoir désormais ruser avec un Conseil des Arts qui donne dans le post-nation building.

    Mais rassurons-nous, les artistes de haute tenue ont de tout temps su déjouer les Control Freak qui exigeaient leur soumission pour obtenir leur pitance.

  • Lucien Cimon - Abonné 1 février 2018 09 h 55

    Dans le passé, il y avait «l'imprimatur» de l'archevêque, si non, c'était «l'index».
    Aujourd'hui, c'est la conformité aux valeurs du culte multiculturaliste ou la disette.
    Je me demande si on n'était pas mieux avec l'archevêque: lui, au moins, il avait de la culture, pas seulement un idéologie étroite à prétention d'ouverture.
    Et l'index, ça donnait un attrait sulfureux aux oeuvres...