Un spécialiste de l’anatomie tatoué comme une momie sibérienne

Cette plaque en or en forme de cerf, datée de la seconde moitié du VIIe siècle avant notre ère, est présentement exposée au British Museum.
Photo: V. Terebenin© The State Hermitage Museum, St Petersburg, 2017 Cette plaque en or en forme de cerf, datée de la seconde moitié du VIIe siècle avant notre ère, est présentement exposée au British Museum.

Rien ne surprend plus avec le tatouage. Cet art graphique assimilé il n’y a pas si longtemps encore à l’expression d’une rébellion ou à tout le moins d’une marginalité fait aujourd’hui l’objet d’une normalisation en société au point de servir de point d’ancrage à des séries de télévision. On estime que près d’une personne sur six est aujourd’hui tatouée en Amérique du Nord. Dave Mazierski, un spécialiste de l’anatomie du chameau, professeur associé au Département de biologie de l’Université de Toronto, a reproduit sur son corps les tatouages préservés sur les lambeaux de peau d’une momie sibérienne congelée pendant plus de 2000 ans.

Photo: Dave Mazierski

Ces fragments de peau, derniers vestiges d’une expérience humaine dont nous savons fort peu, se trouvent en ce moment au coeur d’une grande exposition consacrée par le British Museum à l’histoire des Scythes. Le musée londonien profite pour cette exposition, intitulée Scythians : warriors of ancient Siberia, de prêts du musée de l’Ermitage, en Russie. L’exposition se termine fin janvier.

Joint par Le Devoir à Toronto, le professeur Mazierski regrette de ne pas pouvoir se rendre à Londres pour revoir certains détails des tatouages de la momie à laquelle son corps prête vie. Il a cependant eu l’occasion de voir de près, à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, des portions de cette momie congelée découverte dans les années 1930. Son corps s’est peu à peu révélé, après un travail d’une dizaine d’années. « Svetlana Pankova, la conservatrice de l’anthropologie au musée de l’Ermitage, m’a beaucoup aidé. Ils ont revu chacune des momies ou des fragments que possède le musée sous lumière infrarouge afin de révéler la présence de tatouages.

« On pourrait dire que je suis la version animée de ce corps congelé », explique Dave Mazierski. Au temps où la momie a été découverte, en 1929, on ne maîtrisait pas la technologie pour la conserver telle qu’elle était. « D’autant plus que la sépulture d’où elle provenait avait déjà été pillée, probablement par des chercheurs de bijoux et d’or. On a donc dû découper la peau devenue cuir pour la sauver de l’eau qui l’avait jusque-là préservée grâce au froid. » Dix chevaux, des étalons alezans, étaient conservés intacts dans ce tombeau. Ils furent montrés à l’Exposition universelle de Paris en 1937.

On a trouvé depuis d’autres momies scythes congelées. Ces corps étaient ensevelis sous des kourganes, immenses monticules de terre qui surgissent en chaîne de la plaine et dont certaines peuvent avoir jusqu’à 300 mètres de diamètre. Le réchauffement planétaire met désormais en péril la préservation des tombeaux de ces tumulus, explique Dave Mazierski. « Ce qui était gelé depuis des milliers d’années risque soudain de pourrir avant même qu’on ait le temps de le trouver. »

L’ensemble des peuples nomades que forment les Scythes nous est peu connu en dehors de ces découvertes archéologiques, sinon grâce à des écrits grecs et romains. Dans la longue bande de terre qui unit géographiquement l’Asie et l’Europe, les Scythes représentent un des sommets de la culture de ce vaste territoire, comme le montre l’exposition du British Museum.

Originaires d’Asie centrale, ces peuples indo-européens vivaient en nomades, au moins à partir de 600 avant Jésus-Christ. Ils parcouraient une vaste zone qui s’étend de l’Ukraine jusqu’à la Sibérie que nous connaissons aujourd’hui, en passant par la Russie et le Kazakhstan. Leur art animalier, leurs bijoux, la splendeur de l’or qu’ils travaillaient soigneusement, leurs ornements de toutes sortes, dont de nombreuses scènes de combats d’animaux, ont été redécouverts au cours des derniers siècles et font désormais partie des trésors de l’humanité.

De nouvelles momies scythes ont été découvertes dans les années 1990, dont celle de la princesse d’Ukok, une des découvertes archéologiques les plus intéressantes de la fin du XXe siècle. Cette princesse dite de glace reposait dans un tombeau couvert de représentations de cerfs où se trouvaient notamment les restes de trois chevaux.

Significations

« Presque toutes les momies conservées par le musée de l’Ermitage en Russie montrent, quand on les observe sous la lumière de rayons infrarouges, des tatouages. On ignore ce qu’ils pouvaient signifier pour ces gens », explique le professeur Mazierski. Les spécialistes ne s’entendent pas d’ailleurs sur la place du tatouage dans ces sociétés.

Intérêt viscéral

Que signifie cet intérêt viscéral pour la peau d’hommes disparus depuis des milliers d’années chez un professeur habitué à scruter les dimensions anatomiques internes des humains et des animaux ? « Après des études en art, j’ai étudié en science pour devenir un spécialiste des représentations médicales, pour les animaux comme pour les humains. C’est comme ça que j’en suis venu par exemple à m’occuper de l’anatomie du chameau, en Israël. C’est le dessin anatomique, à l’ordinateur ou à la main, que j’enseigne désormais à l’Université de Toronto. » On imagine presque Dave Mazierski assis sur un banc à côté de Rembrandt, tout occupé à observer la Leçon d’anatomie du professeur Tulp, une des oeuvres les plus célèbres du maître. « Il n’y a rien de mieux encore que la dissection pour comprendre comment les tissus du corps sont structurés. » Un de ses cours de dessin médical se déroule donc devant des cadavres.

Mais comprendre en détail la structure physique aujourd’hui aide-t-il à concevoir ce qu’étaient les vivants d’hier ? Le corps vivant de Dave Mazierski est-il pour ainsi dire devenu une dissection vivante qui s’ouvre sur le passé ?

« Je peux dire que j’ai toujours voulu un peu me distinguer. Je n’ai jamais réfléchi à ces questions, sinon en fonction de l’intérêt que j’éprouve pour la beauté de ces tatouages anciens. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à les avoir reproduits sur mon corps. J’ai appris qu’un anthropologue du Danemark avait fait la même chose que moi. » Mais que peut signifier le fait de recréer aujourd’hui dans sa chair même les traces laissées il y a des millénaires sur un homme dont on ne sait rien ? « Vous pourriez dire que je suis en quelque sorte une réplique dégelée du Scythe gelé. Cela me va. »

2 commentaires
  • Jérôme Faivre - Inscrit 11 janvier 2018 18 h 40

    Full total banal

    Moi, de mon coté, comme spécialiste de la préhistoire, je me suis fait tatouer dans le dos les peintures rupestres de la grotte de Lascaux.
    Les aurochs au galop sont du plus bel effet quand je me tourne rapidement d'un coté et de l'autre, genre hula hoop.
    En tous cas, c'est plus mieux plus beau que les varices bleutées de la momie Scythe gelée.

    En résumé, plus vraiment «in» les tatouages !
    La classe rare maintenant, c'est de ne pas en avoir...
    Mais attention, ne sombrons pas dans la tatouaphophie systémique ! :-)

    • Jérôme Faivre - Inscrit 11 janvier 2018 22 h 03

      Coquille: «tatouaphobie» et non «tatouaphophie».