Vente aux enchères très attendue de manuscrits à Paris, mais sans Sade et Breton

Le président fondateur d’Aristophil, Gérard Lhéritier, a été inculpé en 2015 pour escroquerie en bande organisée et pratique commerciale trompeuse.
Photo: Stephane Danna Agence France-Presse Le président fondateur d’Aristophil, Gérard Lhéritier, a été inculpé en 2015 pour escroquerie en bande organisée et pratique commerciale trompeuse.

Les manuscrits des 120 journées de Sodome et les manifestes du surréalisme resteront en France : ces pièces phares de la vente aux enchères du fonds Aristophil prévue mercredi, au coeur d’une vaste escroquerie aux dépens de petits épargnants, ont été classées trésors nationaux.

Cette mesure interdit la sortie du territoire de ces documents exceptionnels, qui devaient être proposés aux enchères mercredi lors de la première vente du fonds. Au-delà de leur classement, ces pièces pourraient bientôt rejoindre les collections nationales. Le ministère français de la Culture a en effet « proposé une négociation de gré à gré pour l’acquisition de ces oeuvres ».

Pour le commissaire-priseur Claude Aguttes, « ce classement démontre le caractère exceptionnel des collections Aristophil », dont la faillite a fait perdre leurs économies à de nombreux petits épargnants.

L’étude Aguttes a été mandatée par le tribunal de grande instance de Paris pour organiser la vente aux enchères des 130 000 pièces saisies chez Aristophil, mise en liquidation.

La vente organisée mercredi est la première des 300 planifiées sur six ans pour disperser le fonds. Dix-huit mille épargnants, auxquels Aristophil avait proposé d’investir dans de prestigieux manuscrits, espèrent qu’elle constituera un début d’indemnisation alors que des procédures pénales et civiles sont en cours.

Le manuscrit autographe des 120 journées de Sodome, ou l’école du libertinage, du Marquis de Sade, achevé alors que l’auteur était emprisonné à la Bastille, est estimé entre 4 et 6 millions d’euros (6 à 9 millions $CAN).

Quant à l’ensemble André Breton, il comprend le manuscrit original du Manifeste du surréalisme (estimé entre 600 000 et 800 000 euros, soit 910 000 à 1,2 million $CAN), le Second manifeste du surréalisme (entre un million et 1,2 million d’euros, soit 1,5 à 1,8 million $CAN), ainsi que Poisson soluble I et II, une série autographe rédigée dans sept cahiers d’écolier et comportant 114 essais d’écriture automatique (entre 2 et 2,5 millions d’euros ; 3 à 3,8 millions $CAN).

Pyramide de Ponzi

 

Pour que des négociations de gré à gré s’ouvrent entre la maison Aguttes et l’État, encore faut-il que les cinq lots concernés soient officiellement retirés de la vente. Une autorisation que doit donner l’administrateur de la liquidation d’ici mercredi.

S’il est fort probable que Sade et Breton ne figureront plus dans le catalogue, cette première session proposera tout de même l’un des deux seuls manuscrits de Balzac encore en main privée. Ursule Mirouët (1841), roman repris dans le tome 5 de La comédie humaine, est estimé entre 800 000 euros et 1,2 million d’euros (de 1,2 à 1,8 million $CAN).

Autres lots proposés : l’Histoire d’Alexandre le Grand, de Quinte Curce, ou le récit manuscrit d’Helen Churchill Candee, rescapée du Titanic, une des sources d’inspiration du film de James Cameron.

Créée en 2003, Aristophil proposait à des épargnants de devenir propriétaires de manuscrits — en pleine propriété ou en indivision —, que la société pouvait ensuite racheter au bout de cinq ans à un prix majoré de 40 % (soit un rendement de 8 % par an). Au total, 850 millions d’euros ont été souscrits.

Ce rendement devait être assuré par la prise de valeur des pièces sur un marché annoncé en pleine expansion et par la location de ces documents à des musées. Mais les enquêteurs soupçonnent que l’apport des nouveaux investisseurs servait en fait à payer ceux qui souhaitaient récupérer leur mise, selon le principe de la pyramide de Ponzi.

Le président fondateur d’Aristophil, Gérard Lhéritier, a été inculpé en 2015 pour escroquerie en bande organisée et pratique commerciale trompeuse.

Pour des milliers de petits épargnants, cette première vente « est une étape cruciale », explique Jean-Marie Leconte, président de l’Association de défense des investisseurs en lettres et manuscrits (Adilema). « Beaucoup ont perdu les économies d’une vie, leur retraite se transforme en cauchemar. Ils sont très demandeurs de ces ventes, ils sont à bout de ressources. »

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