On finit toujours par parler d’Yvon Deschamps

Yvon Deschamps pourrait-il reprendre sur scène aujourd’hui ses numéros les plus subversifs sans être crucifié?
Photo: Archives Le Devoir Yvon Deschamps pourrait-il reprendre sur scène aujourd’hui ses numéros les plus subversifs sans être crucifié?

« Y a-tu des tapettes dans’ salle ? » demande Yvon Deschamps sur scène en 1983-1984. Dans L’intolérance (1972), un de ses monologues les plus durs, l’humoriste propose que l’accès aux Miracle Mart soit interdit aux Juifs. « Nigger Black ! Nigger Black ! Nigger Black ! » hurle-t-il dans un mythique numéro du même nom.

Voilà un bref échantillon des spectaculaires énormités jadis prononcées par le père de l’humour québécois afin de retourner comme un gant la pensée délétère du racisme, de la misogynie et de l’homophobie rongeant alors sa société. Des énormités que brandissent souvent aujourd’hui comme étalon de mesure ceux qui croient que la liberté de parole des comiques, sous l’influence du politiquement correct et de divers groupes de pression, régresse sans cesse depuis les années 1970. Vous fréquentez les réseaux sociaux ? Vous l’avez sans doute déjà constaté : une conversation sur l’humour et sur le deuxième degré culmine presque immanquablement par une invocation de l’oeuvre d’Yvon Deschamps.

Certains plaisantins imaginaient même récemment, dans la foulée de la première médiatique du spectacle de Guy Nantel, une loi Deschamps qui, à l’instar de la loi de Godwin, voudrait que « plus une discussion en ligne [sur l’humour québécois] dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant Yvon Deschamps [plutôt que les nazis ou Adolf Hitler] s’approche de 1 ».

Mais peut-on raisonnablement dédouaner toute forme d’ironie en prétextant que l’octogénaire aujourd’hui à la retraire a déjà dit bien pire ?

« Yvon Deschamps était particulièrement doué pour faire comprendre qu’il n’était pas d’accord avec les propos de son personnage. On parle beaucoup de ses textes, mais il y a aussi ce qu’on appelle le delivery : le clin d’oeil, l’attitude, la complicité qu’il nouait avec le public », fait valoir la professeure titulaire au Département de français de l’Université d’Ottawa Lucie Joubert, qui a beaucoup creusé la question de l’humour. « Même si l’ironie, c’est quelque chose de très agressif, pour que l’autre comprenne qu’on parle au deuxième degré, ça prend de la générosité de la part de l’ironiste, qui doit trouver une manière de dire “Tu vois bien que je suis en train de te monter un bateau”, et ça, c’est un art qui est très difficile à maîtriser. »

Malgré l’indéniable adresse de Deschamps, l’ironie de ce dernier n’aura d’ailleurs pas toujours été dûment décodée. Des spectateurs, a-t-il souvent raconté, l’ont déjà félicité d’avoir dépeint, dans Les unions, qu’ossa donne ?, radiographie tragicomique de l’aliénation de l’ouvrier québécois, un modèle d’employé docile.

« La libération de la femme, c’est parfois décourageant », déclarait le principal intéressé [tel que cité par Jenny Landry dans un mémoire de maîtrise déposé en 1999 à l’Université Laval] à propos de ce numéro raillant l’antiféminisme en donnant la parole à un machiste complètement décomplexé. « En 1973, le personnage était tellement énorme, tellement épais, que je pensais bien me faire comprendre. Mais non, on me prenait toujours au pied de la lettre. Les filles me criaient des noms pendant que les gars restaient là, fiers et contents. J’imagine que je l’ai mal écrit ! »

L’humoriste et son époque

L’humoriste s’inscrit dans son époque et le rire ne peut émerger sans une forme circonstancielle d’insensibilité ou d’indifférence, rappelle pour sa part le professeur et chercheur Georges Desmeules en citant Henri Bergson. Le rire, « c’est une anesthésie momentanée du coeur, pendant laquelle l’émotion ou l’affection est mise de côté », écrivait l’important penseur français de l’humour en 1940.

« Si on prend la question des agressions non dénoncées, on est présentement dans un contexte où la sensibilité est exacerbée, observe Desmeules. Si, pour diverses raisons, tu n’es pas capable de te placer dans une position d’insensibilité, tu vas forcément trouver dégueulasse la personne qui va faire une blague là-dessus, peu importe son intention. »

Yvon Deschamps pourrait-il reprendre sur scène aujourd’hui ses numéros les plus subversifs sans être crucifié ? « La question que je préfère poser serait plutôt la suivante : est-ce que ce serait pertinent de reprendre ces numéros ? » répond Lucie Joubert.

S’il a sans doute été à une autre époque utile d’incarner, pour mieux les déconstruire, des préjugés alors davantage répandus au sujet des homosexuels, des minorités racisées ou des femmes, ressusciter en 2017 ces numéros et par le fait même des préjugés désormais marginaux ne contribuerait, suggère-t-elle, qu’à raviver la violence symbolique ou réelle vécue par certains groupes.

« J’imagine qu’on recevrait encore bien Yvon Deschamps parce qu’on sait pertinemment qu’il ne pense pas tout ce qu’il dit, mais le danger en général pour l’ironiste, c’est de ne pas être bien compris », conclut l’universitaire, en soulignant que l’éveilleur de consciences Deschamps vivait très mal que son second degré ne soit pas perçu comme tel. « Plus on s’organise pour que son ironie soit opaque, plus on court le risque de ne pas se faire comprendre. Alors, si un humoriste ne se formalise pas que des spectateurs le prennent au premier degré, soit il est dans la provocation, soit il est indifférent à l’idée qu’il conforte les gens dans leurs préjugés. »

Extrait de «L’intolérance»

« Moi, si y’a une affaire que je peux pas tolérer, c’est les tapettes. Ah ben ça, là, hein. Moi, quand je vois une tapette, y’a yienque une affaire qui me vient dans l’idée, c’est d’y couper c’te petite affaire-là, tsé. Sont-tu écoeurants, ça s’en va, wou hou hou hou! Ça parle tout le temps comme si y’avait quet’choze dans bouche, pis ah mon Dieu! Pis ça porte leurs p’tites culottes tellement serré on leur voit tout’, pis ah! Ah, moi, les tapettes, y m’écoeurent assez, hein. Si c’était yienque de moi, je les passerais tout’au bat! Mais y’aimeraient trop ça! »


 
4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 novembre 2017 01 h 01

    Yvon Deschamp

    il fut vraiment l'homme de la situation,ne disons-nous pas celui qui fut au bon endroit au bon moment, que de souvenir, un des investigateurs de l'Ostie Show n'a-t-il pas dit que jusqu'a la dernière minute il ne savait pas trop ce qu'il allait dire ou faire, Euréka , ce fut le miracle, pendant une semaine le Quat'sous ne dérougit pas, venait de naitre l'humoriste le plus important du Québec, nous venions de connaitre l'humoriste qui allait modifier la perception du Québec pour plusieurs années, voici comment est né celui qui allait marquer les années soixante dix, bravo et félicitation

  • Yves Côté - Abonné 18 novembre 2017 03 h 39

    La lune et le doigt...

    "Lorsque le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt", dit l'adage chinois...
    Et au Québec comme partout ailleurs, mais certainement pas plus qu'ailleurs, il ne manque jamais d'imbéciles pour affirmer haut et fort à tous et partout, que par obligation ce sont eux qui ont raison.

    Tourlou !

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 18 novembre 2017 10 h 48

    Les chômeurs d'Yvon Deschamps

    Je me souviens d’avoir entendu Yvon Deschamps raconter à propos de ses sketches portant sur les chômeurs qu’il décrivait dans les années 70 comme de vrais paresseux cherchant surtout à se faire payer sans travailler, qu’il ne pouvait plus présenter ce genre de sketches humoristiques après 1982, date où il y a eu une récession économique laissant de nombreuses personnes sans emploi, donc des chômeurs qui ne voulaient surtout pas l’être. Cela ne pouvait plus faire rire car ce n’était vraiment pas drôle.

    M. Deschamps savait tout de même reconnaître la pertinence des sujets qu’il présentait publiquement. Il voulait nous faire rire avec beaucoup d’ironie mais pas avec de la méchanceté.

  • Marc Therrien - Abonné 18 novembre 2017 16 h 14

    Rire ensemble: de celui de qui l'on rit et de celui qui en rit


    Yvon Deschamps, en plus d’être un maître de l’ironie, maniait aussi habilement le double sens qui faisait en sorte qu’on riait à la fois de ce qui était observé que de l’observateur qui exagérait ce qu’il observait. Cette forme de rire-ensemble peut certes contribuer au projet de vivre-ensemble mais à condition que chacun ait suffisamment confiance en soi et en l'autre.

    Marc Therrien