Le passé et l’avenir des festivals d’humour

Virginie Fortin commence le rodage de son spectacle solo «Du bruit dans le cosmos» le 24 novembre au théâtre Sainte-Catherine, à Montréal.
Photo: Michel Grenier Virginie Fortin commence le rodage de son spectacle solo «Du bruit dans le cosmos» le 24 novembre au théâtre Sainte-Catherine, à Montréal.

Un nouvel événement en humour, moins pour concurrencer le festival Juste pour rire (JPR) que pour échapper à son emprise commerciale et formatée. Un espace de liberté avec des shows plus audacieux, hors norme. Un rassemblement de professionnels de la blague, établis ou de la relève, organisé en coopérative, où les risques comme les profits se partagent équitablement. Un lieu porteur de valeurs bien assumées, résolument non sexiste, pour réagir par l’exemple à la vague de dénonciations de harcèlement qui a emporté Gilbert Rozon, empereur du rire.

On parle de quoi, là ? Du Festival du rire de Montréal (FRM), dévoilé la semaine dernière par Martin Petit et une cinquantaine d’humoristes québécois ? Non. Il est bel et bien question du festival Dr Mobilo Aquafest, dont la troisième mouture se déploiera du 6 au 14 avril 2018 dans les théâtres Rialto, Outremont et Fairmount de Montréal.

« On voulait se différencier des festivals qui sont de plus en plus télégraphiés, homogènes : on était tanné de la formule du numéro de sept minutes contrôlé par des gens de l’extérieur qui ont un droit de regard sur ce qu’on dit », explique Virginie Fortin, jointe au Mexique.

La jeune humoriste est de l’équipe qui a fondé Mobilo il y a deux ans avec « des amis », Guillaume Wagner, le duo Sèxe Illégal, Adib Alkhalidey. « On avait soif de liberté et on était en rébellion contre ce système où un président fait beaucoup d’argent sur le dos des artisans. On a donc mis en place une coop, dans l’esprit de l’économie sociale. »

Stade embryonnaire

Faut-il donc comprendre que le Festival du rire de Montréal (FRM) copie Mobilo ? On peut le dire autrement : celui-ci a-t-il devancé celui-là dans sa prise de conscience et de liberté ?

« En fait, je ne sais pas c’est quoi cette coalition qui fait beaucoup de bruit pour quelque chose de très embryonnaire, répond franchement Mme Fortin. C’est très nébuleux pour moi, ce qui se passe. Je ne pense pas que ce sera une coop. Je pense qu’on va se retrouver avec une structure comme celle du JPR, avec un OBNL et une compagnie profitable derrière. En plus, franchement, je ne sais pas comment le Festival du rire va s’organiser pour présenter quelque chose d’envergure l’été prochain. Mobilo est tout petit et on pense à notre édition depuis juin passé. »

Le programme (drmobilo.com) propose des shows des fondateurs, mais aussi de Mike Ward, Yannick De Martino, Roman Frayssinet, Maude Landry, Jo Cormier, Coco Belliveau, Anas Hassouna, Eddy King, Catherine Éthier et Charles Beauchesne. Il y a donc des membres à part entière du Festival du rire (dont Alkhalidey et Ward).

Mme Fortin elle-même n’a pas coupé les ponts avec le festival Juste pour rire. Elle commence le rodage de son one woman showDu bruit dans le cosmos le 24 novembre au théâtre Sainte-Catherine. Ce spectacle est soutenu par les Productions Juste pour rire, une des composantes de l’empire Rozon, maintenant en vente. « J’honore mon contrat, et après, j’imagine que le nouveau propriétaire du Groupe JPR va prendre le relais », dit-elle.

Après avoir ouvert la porte sur les agissements de Gilbert Rozon, on devrait se poser des questions sur ce qu’on trouve drôle en tant que milieu

 

Éthique et esthétique

Comme bien des humoristes travaillant en collaboration avec les entreprises de Gilbert Rozon, Virginie Fortin s’est présentée le mois dernier aux échanges du club Le Bordel qui ont mené à la fondation du FRM. Elle en est sortie, de son propre aveu, à demi satisfaite.

« La communauté de l’humour se réunissait et j’y voyais une belle occasion de parler du harcèlement dans le milieu, mais aussi de discuter du sexisme ordinaire. Finalement, le débat s’est plus orienté vers la valeur de Juste pour rire et les moyens pour reprendre le pouvoir. Je n’ai aucune idée de la structure de la forme que ça va prendre. »

Il n’est pas trop tard pour y arriver, de sorte que le contenant épouse le contenu, pour que l’économique, l’éthique et l’esthétique de l’humour ne fassent qu’un, croit Mme Fortin.

« Après avoir ouvert la porte sur les agissements de Gilbert Rozon, on devrait se poser des questions sur ce qu’on trouve drôle en tant que milieu, dit-elleen faisant remarquer que son milieu très masculin rassemble des machos comme des féministes. On peut la faire, la blague sexiste, dire que sa femme est conne, qu’elle veut tout le temps aller aux pommes. Moralement, est-ce vraiment ce qu’on veut véhiculer ? »

L’humoriste en marge termine avec une réflexion sur la liberté d’expression. Au fond, le droit de dire n’importe quoi veut dire quoi ? « J’entends des gars dans les loges se demander s’ils peuvent faire telle ou telle joke. Comme si c’était péjoratif de se questionner. Ça me semble sain, au contraire, de se demander de quoi on a envie de rire. Moi-même, j’ai été coupable de rire de plus faibles, de gens en dessous. J’ai plutôt envie d’un rire qui rigole des gens au-dessus et qui s’en prend aux instances de pouvoir. »

3 commentaires
  • Pierre Samuel - Abonné 16 novembre 2017 10 h 22

    Frapper dans le mille...

    Félicitations et bravo Madame Fortin ! Vous démontrez effectivement que vous êtes de la même race que les Clémence Desrochers, Yvon Deschamps, Marc (Sol) Favreau,Jean-Guy Moreau, Pierre Légaré, Daniel Lemire et combien d'autres...

    Votre profession a grandement besoin, en effet, d'un sérieux virage de contenu dans tous les sens du terme et le moment ne peut être mieux choisi !

  • Serge Lamarche - Abonné 16 novembre 2017 15 h 52

    Les blagues choquent

    JPR devrait pouvoir regagner du poil de la bête... pour se couvrir le derrière. Les blagues souvent ont un côté choquant indéniable. Et les histoires choquantes ont un côté rigolo indéniable. Déjà des blagues sur Rozon se retrouvent sur fb.

  • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2017 18 h 10

    L'humour, c'est sérieux

    «Moi-même, j’ai été coupable de rire de plus faibles, de gens en dessous. J’ai plutôt envie d’un rire qui rigole des gens au-dessus et qui s’en prend aux instances de pouvoir.»

    Voilà un aveu suivi d’un désir qui traduit bien ce que le philosophe Blaise Pascal pouvait dire de la misère et la grandeur de l’être humain. La grandeur de l’humour se situe dans la capacité de penser qui permet de prendre du recul et de la hauteur pour élever le regard sur les phénomènes sociaux qui nécessitent une remise en question notamment les pouvoirs en place et les puissants qui en abusent. Sa misère s’éprouve dans la vanité et l’égocentrisme des humoristes dévorés par l’amour-propre qui choisissent de faire appel au plus bas niveau d’intelligence collective dans l’espoir d’être aimé de tous. Ainsi, l’humour est un sujet sérieux. Quand un humoriste amène son public à réfléchir par lui-même avec lui, il devient un philosophe qui, comme Socrate maniant l’ironie pour combattre l’ignorance et l’aveuglement de soi-même, déstabilise les fondations sur lesquelles les plus inquiets assoient leurs certitudes idéologiques dont ils désirent qu’elles soient immuables.

    Rendu à la conclusion, je préfère avertir le lecteur qu’elle contient une bonne dose d’ironie. L’omniprésence de l’humour et de son influence sur la population nécessite peut-être qu’on lui accorde une attention particulière au sein du Ministère de la culture et des communications. On pourrait nommer un ministre spécial chargé de nous aider à tracer la voie de sagesse du milieu propice à un «rire-ensemble» harmonieux. S’inspirant de l’esprit de Platon et de Socrate qui s’entendaient pour réprouver et blâmer le rire méchant, il sensibiliserait les citoyens au risque de rire exagérément car les mouvements corporels du rire, semblables à des convulsions, dénotent une perte de la maîtrise de soi. Il les aviserait aussi que le rire perturbe l’harmonie sociale lorsqu’il dérive vers l’indécence ou l’obscénité.

    Marc Therrien