Éloge du gag clair avec Daniel Lemire et Pierre Verville

Amis à la scène comme à la ville, Pierre Verville et Daniel Lemire se réunissent d’abord au nom du bonheur de jouer ensemble.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Amis à la scène comme à la ville, Pierre Verville et Daniel Lemire se réunissent d’abord au nom du bonheur de jouer ensemble.

Atterré, Pierre Verville, de devoir enterrer au cimetière des imitations payantes un de ses personnages les plus juteux, qui grossit depuis dimanche dernier la populeuse filière des ex ?

« Tu parles de Denis Coderre ? Ben non, c’est pas grave pantoute ! Il va y en avoir d’autres, des gens à imiter ! répond avec sérénité l’homme aux mille voix. Et puis, il y en a qui finissent par revenir. J’ai ressorti Guy Chevrette récemment pendant la crise opposant le monde du taxi à Uber, et ça faisait dix ans que je ne l’avais pas dépoussiéré. »

D’autres figures publiques, bien qu’elles se soient éclipsées de nos écrans plus rapidement que des coquerelles léchées par la lumière, hanteront encore longtemps l’imaginaire collectif. Difficile pour Daniel Lemire et Pierre Verville de passer sous silence les accusations pesant sur Gilbert Rozon et Éric Salvail, dans ce nouveau spectacle en duo qu’ils révèlent aux médias cette semaine. Mais comment convoquer ce qui appelle d’emblée davantage les larmes que le rire, sans alourdir le fardeau déjà costaud de ceux et celles qui ont trouvé le courage de marcher dans la lumière ?

« On ne peut pas parler de ça légèrement, parce qu’il y a quand même des victimes, insiste Lemire, sans nommer qui que ce soit. Mon critère, c’est qu’il faut que les victimes puissent trouver drôles les quelques gags qu’on fait là-dessus. Mais il faut faire attention. Il y a des gens qui ont vécu des drames. Tu ne peux pas prendre ça par-dessus la jambe. Il y a ceux qui disent : “C’est juste des blagues”, mais ils oublient peut-être que lorsque tu tiens un micro devant des gens, tu as une certaine responsabilité sociale, que tu le veuilles ou non. On essaie donc de rester dans un certain savoir-vivre parce que rire de tout, ça a ses limites. »

Un bon gag est un gag clair, explique le vétéran. « Il y a, oui, des gens qui font exprès pour chercher des puces », rappelle-t-il d’abord en évoquant le mythique Nigger Black d’Yvon Deschamps, numéro accusé de racisme par la Ligue des Noirs du Québec à la fin des années 1990, un exemple canonique de lecture malhonnête.

« Des commentaires ridicules comme celui-là, ça existe aujourd’hui beaucoup sur les réseaux sociaux, mais il faut aussi que tu sois assez limpide dans ce que tu proposes aux gens. Pierre et moi, on tente de trouver un bon équilibre entre des numéros juste comiques, plus légers, et des numéros avec un contenu éditorial plus substantiel, mais lorsque tu fais ça, il faut que tu sois conscient de comment le public reçoit ton propos. On fait un numéro sur l’immigration et il a fallu peser chacun de nos mots, parce que je ne veux pas exciter l’étroitesse d’esprit. On ne peut évidemment pas aller dans la tête de chaque spectateur pour vérifier ce qu’ils ont compris, mais il faut être assez clair. »

L’humour n’est pas un conformisme

Vous fréquentez beaucoup l’humour québécois ? Il y a sans doute longtemps que vous n’avez pas vu surgir sous vos yeux les costumes colorés, les perruques farfelues, les simagrées clownesques et les voix loufoques typiques d’une époque où le micro, le tabouret et la bouteille d’eau n’avaient pas encore été érigés en seuls outils acceptables du « comique debout ».

« Je parlais avec de jeunes humoristes récemment, qui me disaient : “Des sketchs, ce n’est plus à la mode.” Ah bon ? Puis je leur demandais : “Aimes-tu ça, toi, Saturday Night Live ?” Ils me répondaient tous oui. Me semble que c’est pas mal des sketchs qu’on voit à SNL, non ? » raconte l’interprète de Ronnie Dubé au sujet de Lemire Verville, un spectacle dans lequel défilent les personnages, peu importe que les sketchs n’aient pas la cote.

Amis à la scène comme la ville depuis les Lundis des Ha ! Ha !, le père de l’Oncle Georges et la star de l’émission radiophonique À la semaine prochaine se réunissent d’abord, disent-ils, au nom du bonheur de jouer ensemble — on peut comprendre que la solitude pèse sur les épaules de Lemire après dix spectacles en solo, et que les caricatures de Verville réclament un faire-valoir. Mais ce retour aux sketchs répond aussi à un désir de se distinguer, au coeur d’un marché de la rigolade archisaturé.

« Il y a un petit côté conformiste qui s’est installé au cours des dernières années en humour, regrette Lemire, et ça m’étonne toujours parce que c’est tellement contraire à l’esprit même de l’humour de répéter ce que les autres font, d’offrir ce qui est attendu. J’ai même déjà entendu des humoristes parler de leur spectacle comme d’un produit : “Je fais des blagues comme on vend un toaster.” Mettons que je ne suis pas tout à fait d’accord avec ça », poursuit-il, en employant une de ces formules euphémisantes qu’on lui connaît.

Malgré cette critique, Daniel Lemire met néanmoins en garde ceux qui seraient tentés de réduire à un bloc homogène l’ensemble de ses pairs. L’atomisation de la scène humoristique aura permis à toutes sortes de voix d’émerger, pour le meilleur et pour le pire, souligne le fan d’Adib Alkhalidey, Katherine Levac, Louis T, Fabien Cloutier et Laurent Paquin.

« À l’époque où j’ai commencé, l’humour était très subversif : Yvon Deschamps, Sol, Jean-Guy Moreau. Quand des humoristes plutôt à droite sont arrivés, des gens qui traitaient les B.S. de paresseux, ça m’a fait tiquer, même s’ils ont le droit d’exprimer ces idées-là. Il y a un côté boys’ club dans le monde de l’humour qui m’amuse toujours. C’est comme si on devait tous êtres amis, alors que ce n’est pas le cas. Alors disons que je suis personnellement plutôt porté à aller vers des gens qui ont un propos conscientisé et heureusement, il y en a de plus en plus. »

Lemire Verville

Les 16 et 17 novembre au théâtre Maisonneuve. Le 28 novembre au Grand Théâtre de Québec. En tournée partout au Québec.