Le projet des ateliers à prix abordable, piloté par Pied Carré, ne tient plus qu'à un fil

Gilles Renaud, directeur général d’Ateliers créatifs Montréal, et Stéphanie Beaulieu, présidente de Pied Carré, se sont lancés dans une opération de la dernière chance.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Gilles Renaud, directeur général d’Ateliers créatifs Montréal, et Stéphanie Beaulieu, présidente de Pied Carré, se sont lancés dans une opération de la dernière chance.

Ça passe ou ça casse, pour les artistes du Mile End. Plombé par une hausse excessive de l’impôt foncier, le projet des ateliers à prix abordable, piloté par le regroupement Pied Carré, ne tient plus qu’à un fil. Ses administrateurs demeurent néanmoins optimistes quant au maintien de quatre étages du 5445, avenue de Gaspé, à Montréal, réservés à des artistes.

Jeudi soir, les locataires étaient conviés à une séance d’information sur l’état de la situation et sur le plan d’action que Pied Carré dit pouvoir appliquer, en collaboration avec la Ville de Montréal et le propriétaire, Allied Properties.

Pris depuis la fin de 2016 avec un impôt foncier 75 % plus élevé qu’en 2013, le regroupement a reçu en juin une « 13e facture », sorte de révision des impôts prélevés depuis trois ans. Souvent miné par la complexité d’en arriver à une mixité saine et durable des populations, le projet des ateliers demeure fragile. Cette 13e facture, c’est la goutte qui fait déborder le vase.

La valeur des travaux, la transaction immobilière et les revenus de l’immeuble peuvent influencer la relecture d’une première évaluation foncière. Dans le cas présent, la mesure rétroactive juge que, pour 2016, Pied Carré devrait payer 245 000 $, en sus des 486 000 $ déjà déboursés.

« Cette situation mettrait un terme au projet. Il faut trouver des solutions », estime Gilles Renaud, directeur général d’Ateliers créatifs Montréal, l’OBNL active dans l’immobilier qui soutient Pied Carré dans la gestion administrative.

C’est impossible d’aller chercher 20 000 $ par mois de plus alors qu’on vient d’atteindre l’équilibre financier

 

De la bonne volonté

« Avec cette facture, on avait recommandé à Pied Carré de redonner les clés au propriétaire, poursuit Gilles Renaud. C’est impossible d’aller chercher 20 000 $ par mois de plus alors qu’on vient d’atteindre l’équilibre financier. Des locataires sont partis. D’autres partiront avec la nouvelle facture. Il y aura une dégringolade. »

Plutôt que de remettre les clés, Stéphanie Beaulieu, présidente de Pied Carré, et Gilles Renaud se sont lancés dans une opération de la dernière chance. Une missive à la Ville de Montréal, adressée directement au maire Denis Coderre, et « trois mois de travail intense » auraient fait bouger les choses. L’entente réelle reste à être signée.

L’optimisme affiché par Gilles Renaud tiendra-t-il après les élections de dimanche ? Le candidat de Projet Montréal Richard Ryan appuie sans réserve la mission de Pied Carré.

« La mixité contribue à la vitalité commerciale. C’est une plus-value, estime le conseiller de ville sortant. On veut travailler sur les projets culturels, afin de maintenir la mixité. »

Sa rivale pour le poste de conseiller de ville, Iris Almeida-Côté, d’Équipe Coderre, qualifie la culture de « créneau clé » pour le quartier. Si elle reconnaît ne pas être au courant de la situation de Pied Carré, elle dit vouloir se battre pour « trouver une solution » pour maintenir les ateliers.

Stéphanie Beaulieu et Gilles Renaud concluent que l’administration municipale est consciente de l’importance de réduire le fardeau fiscal des locataires d’ateliers. La formation en septembre d’un comité de travail, confirmée par écrit par la directrice du Service de la culture, Suzanne Laverdière, les a du moins rassurés.

Les pistes de solution

Selon le directeur d’Ateliers créatifs Montréal, la sauvegarde des ateliers abordables passe par des mesures concrètes à court, moyen et long termes. Dans l’immédiat, Gilles Renaud prie la Ville de Montréal de lui accorder un soutien financier ponctuel, question de « soulager une partie de la dette ou de diminuer les frais pour passer à travers ».

Si Pied Carré a atteint l’équilibre budgétaire, ça s’est fait en partie avec l’accord d’Allied Properties, qui a transformé des arrérages de loyer en dette à rembourser à bas intérêt. L’exponentielle hausse de l’impôt foncier de juin remet cependant en question tout cet équilibre.

Les artistes ont commencé à quitter ce qu’on avait un temps baptisé Pôle de Gaspé. Si Gilles Renaud est fier de dire que le taux d’inoccupation est bas — 6 %, contrairement au 12 % du secteur commercial —, il craint que les départs massifs réduisent considérablement l’entrée d’argent.

À moyen terme — pour les années 2018 et 2019 —, Pied Carré aimerait recevoir directement l’avis d’imposition, plutôt que par l’intermédiaire de la compagnie Allied, qui lui refile la facture envoyée par la Ville.

Dans ce cas, Pied Carré doit s’entendre avec le propriétaire afin qu’il lui cède le droit d’usufruit. Le regroupement deviendrait alors, selon cette mesure permise par la Loi sur la fiscalité municipale qualifiée de « mode de tenure », un propriétaire symbolique des espaces qu’il gère.

Allied Properties n’a pas répondu aux nombreux messages laissés par Le Devoir.

Enfin, à long terme, soit pour 2020, Gilles Renaud mise sur les pouvoirs que confèrent à Montréal les nouvelles lois 121, sur le statut de métropole, et 122, sur l’autonomie des villes. Pied Carré et tous les ateliers d’artistes en ville pourraient alors bénéficier d’un taux de taxation bas, voire nul, sans passer par une entente avec le propriétaire.

« Cette crise majeure a au moins été un déclencheur pour que la Ville prenne conscience qu’on était rendu trop loin. Elle a maintenant les outils, elle a un coup à jouer », résume Gilles Renaud, qui estime que si entente il y a, elle fera école.