Leonard Cohen, la muse

L’œuvre de Leonard Cohen est multiforme, elle dépasse les frontières entre les genres si bien qu’elle inspire des créateurs de tous les horizons.
Photo: Source MAC / © Old Ideas, LLC L’œuvre de Leonard Cohen est multiforme, elle dépasse les frontières entre les genres si bien qu’elle inspire des créateurs de tous les horizons.

Toute sa carrière, Leonard Cohen a eu ses muses : du poète Lorca aux femmes de sa vie, son écriture s’est nourrie des autres — et de la Bible. Un an après son décès, c’est maintenant à son tour de jouer ce rôle auprès d’une multitude d’artistes de toutes disciplines. Portrait d’un automne tout Cohen.

C’était novembre 2016, des feuilles rouges au sol et le vent frais des fins d’automne. C’était aussi des centaines, voire des milliers de personnes rassemblées en silence devant une maison éclairée à la chandelle, rue Vallières à Montréal. C’était beaucoup de douceur pour atténuer un choc : Leonard Cohen était mort.

Les manifestations spontanées qui ont accompagné le décès du géant Cohen — fleurs et chansons devant chez lui, hommages multiples à travers le monde — prendront une forme plus officielle dans les prochains jours à Montréal. Novembre sera Cohen, ou ne sera pas.

Et il sera multidisciplinaire : musique, art contemporain, danse contemporaine, c’est toute la profondeur et tout l’éclat d’une oeuvre unique qui seront mis en lumière.

« Il y a dans son oeuvre une très grande continuité et une fluidité qui fait en sorte qu’il dépasse les frontières entre les genres », remarque Chantal Ringuet, chercheuse en littérature à l’Université Concordia et coauteure du livre Les révolutions de Leonard Cohen (PUQ). « Il inspire des créateurs, des chorégraphes, des danseurs parce que son oeuvre est multiforme : elle comprend plusieurs niveaux de signification qui permettent plusieurs interprétations. »

 


Première étape du trajet hommage ? Le spectacle Tower of Song, qui sera présenté au Centre Bell le 6 novembre, à la veille du premier anniversaire du décès de Leonard Cohen. Les gros noms se bousculent sur la marquise : Sting, Elvis Costello, Lana Del Rey, Feist, k.d. lang, Courtney Love ou Damien Rice seront notamment présents, de même que Coeur de pirate et Patrick Watson. Les profits iront aux conseils des arts de Montréal, du Québec et du Canada — ce dernier ayant contribué aux premiers pas littéraires de Cohen.

Le lendemain, la première manifestation de l’exposition Une brèche en toute chose — organisée par le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) — se fera au Silo no 5, dans le Vieux-Port de Montréal. L’oeuvre For Leonard Cohen, de Jenny Holzer, consiste en une projection nocturne à grande échelle des écrits de Cohen. Une manière de revenir à la trame de fond de son oeuvre : les mots, toujours les mots (et parfois, oui, des mélodies sublimes).

L’exposition du MACM débute quant à elle deux jours plus tard, avec une vingtaine d’oeuvres multimédias commandées pour l’occasion. Six salles sont réservées au projet. On décline : installations vidéographiques à canaux multiples, installation audio interactive, projection d’autoportraits commentés de Cohen, installation multimédia immersive, expérience en réalité virtuelle, installation holographique… L’affiche annonce un éclatement dans la manière d’aborder Cohen, que l’on pourra évidemment voir et entendre d’un projet à l’autre.

Et quoi d’autre encore ? Cinq spectacles organisés d’ici mars par le MACM (deux artistes joueront intégralement un album de Leonard Cohen), de même que la production Dance Me des Ballets jazz de Montréal, du 5 au 9 décembre.

Unicité

« Je crois qu’il y a dans tout ça la reconnaissance de l’excellence du travail de mon père, une excellence qui est rare », confiait Adam Cohen il y a quelques semaines à Montréal. Celui qui est derrière le concert du Centre Bell parle « d’un chêne immense, quelqu’un qui a fait quelque chose d’absolument unique. Une exception, vraiment ».

 


Le directeur général et conservateur en chef du MACM, John Zeppetelli, ne pourrait être plus d’accord. « Personne n’a écrit comme lui, disait-il cette semaine depuis son bureau tout vitré en surplomb du Quartier des spectacles. Dans un seul paragraphe de Cohen, il va évoquer l’Holocauste et le fait de faire l’amour. C’est un bouddhiste à la synagogue, un juif au centre zen, quelqu’un qui te parle du profane et du sacré, qui est à la fois dans l’exaltation religieuse et dans quelque chose de totalement terrestre, sexuel, corporel. »

« Toute sa quête était de trouver une prière dans le charnel », pense M. Zeppetelli. Ce dernier voit dans « la beauté et le sérieux de la pensée de Cohen » son plus grand héritage, celui à même de nourrir d’autres oeuvres. « Il avait une façon d’être profond et léger en même temps, toujours avec une touche d’ironie et un registre qui était à la fois personnel, social et religieux. »

Chantal Ringuet : « L’oeuvre de Cohen fait le pont entre différents éléments de la tradition. À commencer par la tradition juive et le texte de la Bible. » D’une certaine façon, dit-elle, « il a réécrit [sa version de la Bible] en ajoutant des commentaires et des questions personnelles qui introduisent des enjeux contemporains sur le plan politique et spirituel, des enjeux très ancrés dans le monde d’aujourd’hui » et qui permettent d’être saisis au vol par des créateurs qui les exprimeront différemment.

Au milieu de l’éditorial qui accompagnera le livre de l’exposition du MACM, John Zeppetelli résume l’envergure artistique du personnage en évoquant « un extraordinaire poète de la tristesse et de la condition humaine qui a exprimé ce que signifie le fait d’être vraiment sensible aux complexités et aux désirs à la fois du corps et de l’esprit ». Une ligne de force qui traverse tant les poèmes que les romans et les chansons de Cohen.

Danser Cohen ?

Dans sa biographie I’m Your Man (Édito), l’auteure Sylvie Simmons raconte la réponse que Cohen lui a faite lorsqu’elle s’étonne qu’il ait composé ses premières chansons en prenant des méthamphétamines (speed), au milieu des années 1960. Des chansons peu rapides, faut-il préciser. Réponse : « Mes processus mental et physique sont si lents que le speed me permet de trouver une vitesse normale… »

Idéateur du projet des BJM, Louis Robitaille rigole de l’anecdote alors qu’on lui demande de parler de la difficulté de danser Cohen (ce que d’autres — Margie Gillis, Louise Lecavalier et Guillaume Côté, notamment — ont fait avant les BJM). « C’est la beauté de la danse, dit-il : on peut exagérer la lenteur ou doubler le rythme par le mouvement. On n’a vraiment pas manqué de matériel à chorégraphier : ses chansons sont tout sauf monochromes. »


Étonné, Adam Cohen, de tous ces regards admiratifs posés sur l’oeuvre de son père ? Oui et non, dit-il. « Depuis un an, je mesure l’envergure de ce qu’il nous a légué. Il était si modeste, toujours à parler de lui comme [s’il était] un homme plus petit. Il disait qu’il n’avait pas une bonne voix, qu’il ne savait pas écrire une chanson, alors que même Bob Dylan vantait l’architecture mélodique de ses chansons comme quelque chose d’aussi spécial que ses textes. »

Son regard à lui a-t-il changé depuis le décès de son père ? « Je regarde son oeuvre comme un peintre qui regarde le même paysage tous les jours et qui remarque que la lumière change, répond-il. La perspective change, nos besoins changent, ce qui nous touche change. »

Une manière de dire que l’oeuvre Cohen continue à vivre à sa façon. Avec ses fissures, ses zones d’ombre, son approche de la spiritualité, son humour subtil, et, surtout, sa lumière.

Cohen en 5 événements

Tower of Song : spectacle hommage présenté au Centre Bell le 6 novembre (et diffusé à ICI Musique le 7 novembre).

For Leonard Cohen : projection silencieuse de poèmes de Cohen sur le Silo no 5 à Montréal, du 7 au 11 novembre 2017.

Une brèche en toute chose : exposition du Musée d’art contemporain de Montréal, présentée du 9 novembre 2017 au 9 avril 2018.

5 albums, 5 concerts : des musiciens reprennent en intégral cinq disques de Cohen. Au Gesù entre le 30 novembre 2017 et le 28 mars 2018.

Dance Me : spectacle des Ballets jazz de Montréal, présenté du 5 au 9 décembre 2017.