Quelles oeuvres culturelles représentent l’ère Trump, le temps de Trudeau, le règne de Couillard?

Les œuvres culturelles définissant les mandats de Justin Trudeau et de Donald Trump sont aux antipodes.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse Les œuvres culturelles définissant les mandats de Justin Trudeau et de Donald Trump sont aux antipodes.

Faire des prédictions est un art particulièrement difficile, surtout lorsqu’elles concernent le présent.

Forçons tout de même la question : quelles créations culturelles résument déjà non seulement l’ère Trump (élu il y a un peu moins d'un an, le 8 novembre 2016), mais aussi la période Trudeau fils (déjà deux ans au pouvoir) et même le temps de Couillard et l’interminable règne libéral ?

Le site culturel Vulture.com citait récemment le clip Look What You Made Me Do, de Taylor Swift, comme concentré de trumpisme. La jeune vedette américaine y apparaît dans la paillette et l’or, répétant en boucle : « Je ne fais confiance à personne et personne ne me fait confiance. »

D’autres observateurs ont pointé vers le film Beatriz at Dinner. Ou encore les séries The Handmaid’s Tale (Hulu/Illico), une dystopie totalitaire, et The Deuce (HBO), racontant les débuts de l’industrie de la porno à New York dans les années 1970.

Pourquoi pas ? Même (ou surtout ?) les exagérations de la critique culturelle pointent vers des semblants de vérité.

Le jeu est donc ouvert. Le Devoir a soumis le casse-tête à quelques observateurs de la société actuelle et de la culture contemporaine : l’éditeur de Nouveau Projet,Nicolas Langelier, l’essayiste Mathieu Bélisle, le cinéaste Francis Leclerc, la Femen Neda Topaloski, le chroniqueur culturel Christian Letendre et la rédactrice en chef du magazine Urbania, Rose-Aimée Automne T. Morin.

Les participants avaient carte blanche. Voici quelques fils rouges traversant le paquet de suggestions :

Trump. Le florilège met l’accent sur la grossièreté, le cynisme, l’amoralité et l’appât du gain du président, mais aussi sur la résistance à cette déliquescence généralisée. Francis Leclerc opte pour la très machiavélique série House of Cards. Rose-Aimée Automne T. Morin pointe The Office, campée dans un bureau dirigé par « un leader mégalomane, menteur et manipulateur ».

Neda Topaloski y va avec le clip Bawitdaba, où Kid Rock, torse nu, se la joue « gros macho en plein trip d’ego ». Mathieu Bélisle ressuscite carrément American Psycho et son « golden boy à la richesse ostentatoire ». Nicolas Langelier (avec Crooked Media) et Christian Letendre (Late Night with Seth Meyers) misent plutôt sur la parole qui « organise et fait converger la résistance ». Action, réaction, et tout se tient.

Trudeau. Le premier ministre canadien ne suscite que des références à l’esbroufe et au bluff par l’image, à une ère du vide, quoi. Nicolas Langelier renvoie à l’exposition sur la magie du Musée McCord, où l’on découvre « tous les secrets d’un gouvernement ne reposant que sur une série d’illusions ! » Christian Letendre cite la téléréalité québécoise Barmaids, « où l’image prime, où le contenant prend le dessus ».

Mme Morin mentionne le film Elle a tout pour elle (1999), dans lequel un beau gosse (Trudeau) « cache ses véritables intentions » à la fille « devenue sexy » (le Canada). Francis Leclerc choisit le roman Royal, quioffre un portrait de la génération des millénariaux vue de l’intérieur, des jeunes « ambitieux, narcissiques, égocentriques » sans pour autant être antipathiques. Mme Topaloski renvoie aux Contes d’Avonlea, où « tout est beau dans le meilleur des mondes », sauf que « Trudeau n’aborde pas les questions difficiles, ni les enjeux de fond ». On a compris, merci.

Couillard. Dans ce dernier cas, la sélection pointe vers un sentiment généralisé de scandales sur fond d’austérité. Les choix, bien qu’éclectiques — et finalement les plus audacieux et surprenants —, appuient sur le symbole d’un pouvoir corrompu qui ne tient pas ses promesses et ne s’occupe guère des « vraies affaires », alors que certains médias en rajoutent « dans le cynisme et la désaffection ».

Christian Letendre élit Les pays d’en haut (ICI Radio-Canada Télé), du réchauffé de la grande noirceur duplessiste. « Autant au gouvernement qu’à la télé, le public québécois semble aimer remettre ses vieilles pantoufles après avoir essayé quelque chose de différent, dit-il. Difficile, aussi, de ne pas faire de parallèles entre l’austérité du gouvernement Couillard et la prudence financière de Séraphin Poudrier. »

Mathieu Bélisle opte pour Urgences (1996-1997), autre production télé. « J’ai choisi cette vieille série des années 1990 pour représenter les années libérales depuis l’élection de Jean Charest, dont la “première priorité”, si je me souviens bien, était la santé, écrit-il dans sa note justificatrice. Force est d’admettre que cette promesse n’a pas été tenue, ou du moins, qu’elle attend toujours l’heure de sa réalisation. Mais cette promesse de Charest annonçait un changement essentiel, qui est devenu clair avec la prise de pouvoir de Philippe Couillard : c’est l’arrivée des médecins sur le devant de la scène politique. »

Rose-Aimée T. Morin y va aussi d’une sélection télévisuelle, mais en rajeunissant l’option puisqu’elle choisit la capsule L’austérité, des Appendices (Télé-Québec). « J’ai 29 ans, explique-t-elle, et je ne me rappelle pas l’époque où le gouvernement québécois n’avait pas le mot “austérité” au bout des lèvres. Pour moi, il s’agit du mot qui reflète le climat politique de ce début de siècle. Ça et “commission Charbonneau”, mettons. Mais ce n’est pas un mot… Bref, je me sens très interpellée par ce personnage des Appendices qui chante “J’veux pas m’serrer la ceinture !” alors qu’il se fait dire par un “bandit à cravate”: “J’aime ça les coupures budgétaires, c’est comme les coupes champignon…” »

Le cinéaste Francis Leclerc y va aussi d’une mention détonante avec l’album La science du coeur, de Pierre Lapointe. « Les deux premiers extraits, sortis en septembre, sont très évocateurs de l’ère du temps, note-t-il. Esthétisme rétro des années 1980, allusions à George Orwell et 1984 ; Pierre Lapointe s’adresse visiblement à un homme homosexuel, individualiste et nomade né de cette même année. »

La liste s’ouvre et se referme sur des émissions d’affaires publiques : le journaliste Nicolas Langelier cite l’émission de radio Duhaime-Ségal le midi (FM93).
 

« Les frustrations et la rancoeur d’une grande partie de la population, si elles sont attisées par les représentants médiatiques d’une certaine droite libertaire et démagogique comme Éric Duhaime, sont d’abord le résultat de gouvernements québécois qui, depuis 20 ans, n’inspirent que le cynisme et la désaffection, écrit au Devoir le fondateur de Nouveau Projet. Corruption, abandon graduel des “valeurs libérales”, électoralisme, mesures d’austérité couplées à des génuflexions devant les grandes entreprises : il y a effectivement de quoi être fâché. »

La Femen Neda Topaloski clôt le tout avec une autre émission d’affaires publiques, Les francs-tireurs (Télé-Québec), dont la longévité égale celle des indélogeables libéraux.

« Le danger plombe autour de sujets plutôt normaux. Mais surtout : les animateurs aux regards pernicieux semblent bien plus motivés par le scandale que par la discussion ! Pour être franche : au Québec, on a bien de la misère à aborder les débats de société sainement ! Avec des conversations et des arguments, par exemple – si rares dans les médias ! Au contraire, comme dans Les francs-tireurs, la controverse l’emporte et journalistes comme politiciens semblent chercher les problèmes bien plus que les solutions… »


Les choix

Nicolas Langelier

Trump : Crooked Media

Trudeau : L’exposition Illusions – L’art de la magie, présentée au Musée McCord

Couillard : Duhaime-Ségal le midi, FM93

Christian Letendre

Trump : Late Night with Seth Meyers

Trudeau : Barmaids

Couillard : Les pays d’en haut

Rose-Aimée Automne T. Morin

Trump : The Office

Trudeau : Elle a tout pour elle (V.F. de She’s All That)

Couillard : L’austérité, par Les Appendices

Mathieu Bélisle

Trump : American Psycho

Trudeau : J’aurais voulu être un artiste, de Claude Dubois

Couillard : Urgences, la série

Francis Leclerc

Trump : House of Cards

Trudeau : Le roman Royal, de Jean-Philippe Baril Guérard

Couillard : L’album La science du coeur, de Pierre Lapointe

Neda Topaloski

Trump : Le clip Bawitdaba, de Kid Rock

Trudeau : La série Les contes d’Avonlea

Couillard : L’émission Les francs-tireurs

La professeure Cambron explique ce qu’est une oeuvre emblématique.

Les films Elvis Gratton (1981) et Le déclin de l’empire américain (1986), comme la pièce Le dortoir (1988), de Gilles Maheux, ou l’album L’amour est sans pitié (1991), de Jean Leloup, ont certainement capté quelque chose de l’air du temps post-référendaire au Québec. Ou du temps de l’entre-deux-référendums, comme l’on voudra. Mais quoi ?

Comment connecte-t-on une oeuvre culturelle et son temps ?

« Ce n’est pas une question simple, mais c’est une vraie question », répond la professeure de littérature Michèle Cambron, de l’Université de Montréal. « On tourne autour de ce problème en parlant des classiques ou en parlant d’oeuvres emblématiques. On ne sait jamais exactement emblématiques de quoi. En général, les gens donnent une définition assez restreinte du contexte précis. »

La professeure cite La montagne magique (1924), de Thomas Mann, qui semble bien avoir saisi quelque chose de l’Allemagne autour de la Première Guerre mondiale. Le XXe siècle, et ses épouvantables totalitarismes, s’est joué là. D’autres, plus « low art », ont lié la présidence de Ronald Reagan (1981-1989) au film militariste Top Gun ou à la série bling bling Dynasty.

La production reprend du service cet automne. Le reboot, lancé à la mi-octobre sur le réseau Netflix, suit la même famille Carrington installée cette fois en Géorgie. L’intrigue dévoilée évoque les finances d’un riche héritier en relation avec une jeune femme d’origine latino-américaine. Sur papier, il semble y avoir encore de quoi vitupérer la nouvelle époque.

On peut de même refaire le cheminement de l’esprit du temps post 11 septembre 2001 dans les séries télé américaines, du temps des héros (les pompiers !) au plus près de la tragédie, jusqu’à la généralisation de la paranoïa dans 24 heures chrono ou Homeland.

« Le rapport se complique quand on propose une liste d’oeuvres pour un temps auquel on appartient, explique la spécialiste. Ce constat nous invite à une certaine forme de prudence. […] En même temps, il ne faut pas renoncer à l’affirmer avec une certaine conviction quand on a l’impression qu’une oeuvre populaire ou autre saisit quelque chose de l’esprit du temps. »

Humilité et réserve, mais aussi audace et perspicacité demeurent les fondements de la critique, elle-même capable de se tromper magistralement comme de prophétiser royalement. « On lit souvent les oeuvres emblématiques à la lumière des emblèmes qu’on projette sur elles, dit encore la professeure Cambron. En plus, à partir du moment où une oeuvre est considérée comme représentative, on ne la lit plus de la même manière. Cette lecture cristallise les interprétations. »

Elle cite le cas célèbre de Robinson Crusoé (1719). Le récit du naufragé, raconté par le journaliste Daniel Defoe, paraît d’abord en feuilleton dans un journal. La fiction, d’abord présentée comme un documentaire, va devenir une oeuvre monumentale qui laissera des traces dans la littérature et l’imaginaire britannique puis mondial.

« Ce que Defoe a proposé touchait à des mécanismes profonds en train de se mettre en place au début du XVIIIe siècle, par exemple le rapport à l’autre, à l’utopie, au temps, à la nature. L’île de Robinson, c’est aussi l’île britannique. Les contemporains de l’oeuvre se sont donc découverts autrement dans une oeuvre qu’ils n’attendaient pas. »

Bref, une oeuvre censée être de son temps peut donc devenir son temps…

5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 30 octobre 2017 01 h 32

    Faire le choix de la raison

    Ni l'une ni l'autre n'est -t-il pas le fou du roi,le seul qui avait le droit de tout dire, celui par qui émergeait l'anarchie, a l'origine notre psyché n'est elle pas faite ainsi, n'aimons nous pas les enfants parce que leur psyché est ainsi faite, enfin jusqu'au jour ou ils doivent devenir adulte et faire le choix de la raison, enfin c'est, ce que nous leur souhaitons

  • Raymond Chalifoux - Abonné 30 octobre 2017 06 h 08

    Anti Roundup, que tout cela


    Intéressant.

    Tandis que certains, en nombre, herbicident et pesticident avec entrain, elle est plutôt roborativement fertilisée et arrosée, ici, la réflexion.

    Merci.
    Cogitons.
    À+.

  • David Cormier - Abonné 30 octobre 2017 08 h 32

    Le Devoir, tu me déçois

    La Femen Neda Topaloski? Une personne dont le principal fait d'armes est de s'être montré les boules en public en criant des slogans vient nous sermonner : "au Québec, on a bien de la misère à aborder les débats de société sainement". J'ai mon voyage. Je ne comprends pas qu'est-ce que cette personne vient faire dans cet "article" et en quoi je serais censé donné de l'importance à ses opinions ce matin. Donnez-lui donc une chronique dans votre journal, tant qu'à y être.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 30 octobre 2017 08 h 34

    ... marcher vivant !

    « Bref, une oeuvre censée être de son temps peut donc devenir son temps… » (Stéphane Baillargeon, Le Devoir)

    S’il est une œuvre poursuivant, transcendant et inspirant les générations et d’autres admirables oeuvres, c’est bien celle du Petit Prince » (St-Antoine d’Exupéry) !

    En gros, cette œuvre allait comme inviter tous les enfants de la terre tant à découvrir les autre-autre que de se découvrir, de s’émerveiller, et de sans cesse …

    … marcher vivant ! - 30 oct 2017 -

  • Louis Lapointe - Abonné 30 octobre 2017 09 h 43

    «Tout le monde en parle» ou l'ère du placotage comme dans le temps « belles histoires des pays d'en haut»

    "Tout le monde en parle"... mais pas beaucoup d'action. Cela me rappelle l'ancienne série "Les belles histoires des pays d'en haut" où pendant chaque émission on ne parlait que d'un seul sujet. Ça placotait, ça mémérait, mais à la fin c'était presque toujours Séraphin qui gagnait. Les sujets se suivent sans laisser de traces, le suivant attirant chaque fois toute l'attention médiatique.

    C'est la même chose qui se passe aujourd'hui avec les nouvelles en direct 24H/24h et les réseaux sociaux.

    Trump, Trudeau et Couillard jouent tous dans cette émission alors que leurs réseaux nous colportent des bobards au sujet du climat, des islamistes et du WWW.

    Ils nous racontent de belles histoires afin que tout le monde en parle jusqu'au prochain épisode où ce sera une nouvelle histoire.