Le 14e Festival interculturel du conte de Montréal présente deux événements autochtones à la Grande Bibliothèque

Chloé Sainte-Marie et Joséphine Bacon, co-porte-parole du festival, revisiteront sur la scène de l’auditorium de la Grande Bibliothèque leur «Dialogue entre deux
Photo: Christiane Olivier Chloé Sainte-Marie et Joséphine Bacon, co-porte-parole du festival, revisiteront sur la scène de l’auditorium de la Grande Bibliothèque leur «Dialogue entre deux "je"», un numéro déjà présenté dans le cadre du spectacle «Je sais que tu sais».

Le Festival interculturel du conte de Montréal présente samedi, en collaboration avec BAnQ, deux événements de son volet autochtone. D’abord, en après-midi, une causerie sur le thème du conte autochtone aujourd’hui, puis, en soirée, un spectacle de contes et de musique explorant, entre autres, l’idée d’un dialogue entre les peuples et la richesse culturelle autochtone.

Joséphine Bacon, poète innue, n’a pas connu les contes de sa nation lorsqu’elle était jeune. C’est qu’au pensionnat où elle a vécu entre l’âge de 5 ans et 19 ans, les religieuses racontaient plutôt les histoires de Cendrillon, de Blanche-Neige et du Chaperon rouge, confie-t-elle dans une entrevue téléphonique au Devoir.

La différence entre les contes « blancs » et les contes autochtones est immense, poursuit la femme de 70 ans. « Dans les contes occidentaux, il y a toujours une pauvre jeune fille qui est comme “rejet” et qui finit par marier le beau prince et ils ont beaucoup d’enfants. Tandis que les contes innus montrent comment apprendre à vivre avec la terre, avec les animaux, avec toute la nature. Les enfants apprenaient la vie à travers les contes. »

Ce n’est qu’au début de la vingtaine, en travaillant avec des anthropologues qui recueillaient des histoires de vie, des récits anciens et des contes dans les communautés autochtones, qu’elle a réellement pris contact avec cet héritage.

« La première personne qui m’a raconté les atanukan[terme innu désignant les récits fondateurs], vous allez rire, c’est Rémi Savard. C’est un anthropologue qui a travaillé beaucoup chez les Innus de La Romaine et de Saint-Augustin. Rémi me racontait Carcajou [Kuekuatsheu], expose-t-elle, un rire dans la voix. Comme je traduisais ces contes, je les ai appris. »

Traditionnellement racontés aux enfants le soir venu, « quand tout était calme », les atanukan servent de « leçons ». Mais « c’est tellement le fun, affirme Mme Bacon. C’est grâce aux animaux que les vieux racontaient qu’on apprenait à quoi faire attention. C’est peut-être comme aller à l’école, mais d’une façon plus comique que d’apprendre le participe passé en français ! »

La légende Les oiseaux d’été, par exemple, explique l’ère glaciaire. « Il y a eu un moment où c’était toujours l’hiver. Un jour, un petit garçon était tellement triste après le départ de son grand-père que la seule façon de le consoler, c’était de chasser les oiseaux d’été. Mais, comme c’était toujours l’hiver, il a fallu qu’il aille voler des étés. C’est depuis ce temps-là que, tour à tour, c’est l’été, puis l’hiver. »

Racontés en autant de versions qu’il y a de conteurs, les atanukan peuvent être « très longs ». « Au minimum une heure, précise la poète. Selon le conteur, ça peut être plus. » Et ils sont reconnaissables instantanément.

« Quand j’allais enregistrer les vieux avec Sylvie [Vincent, anthropologue], je le savais : aussitôt qu’ils prenaient un ton spécial, c’était parce qu’ils racontaient une légende ou un mythe. Ils ne prenaient pas le même beat. »

Le fait que les contes autochtones soient une tradition orale explique qu’ils soient peu connus des Québécois, selon elle.

On ne se rend pas compte que les autochtones ont une mythologie millénaire. On connaît plus les mythes grecs […]. Je pense qu’il y a vraiment un travail à faire. Les contes autochtones ne sont pas que du folklore.

Un dialogue

Dans le spectacle nommé Territoires : paroles autochtones en partage, présenté à la Grande Bibliothèque samedi soir, Mme Bacon interagira d’abord avec son amie Chloé Sainte-Marie.

« Chloé me demande : “Est-ce que ton père était nomade ?” raconte Mme Bacon pour donner un avant-goût du numéro. Je dis : “Mon grand-père était nomade. C’était un chasseur-cueilleur. Mon père était bûcheron. Mais, dans ces années-là, les coupes à blanc n’existaient pas, on vivait la forêt. As-tu vu l’Abitibi ? Tout agonise, tout est dénudé, les animaux désertent, les rivières se laissent mourir, les plantes médicinales refusent de s’épanouir. Les outardes ne s’attardent plus sur nos lacs.” »

Les deux femmes, qui ont été choisies comme co-porte-parole de ce 14e Festival interculturel du conte de Montréal, se connaissent depuis 35 ans.

Elles revisiteront sur la scène de l’auditorium de la Grande Bibliothèque leur Dialogue entre deux « je », un numéro déjà présenté dans le cadre du spectacle Je sais que tu sais, qui accompagnait l’album Nitshisseniten e tshissenitamin de Chloé Sainte-Marie, paru en 2009.

Cette conversation entre deux cultures est très puissante, affirme Stéphanie Bénéteau, directrice artistique du festival. « Ça parle d’appropriation, d’injustice, de racisme, mais aussi de la parole québécoise, du fait français en Amérique, de la présence de la culture de Chloé et de la culture de Joséphine, et de la façon dont les deux peuvent coexister et trouver un moyen d’être en paix ensemble. »

Le spectacle se poursuivra avec Charles-Api Bellefleur, un Innu de La Romaine « porteur de tradition », et le musicien et conteur Robert Seven Crows Bourdon, Micmac et Acadien.

Le public est aussi convié à en apprendre plus sur les contes autochtones (et au sens large) samedi après-midi, au cours d’une causerie animée par le professeur Christian-Marie Pons, à laquelle participeront Joséphine Bacon et Seven Crows Bourdon.

Outre la question de savoir si le conte a encore sa place en 2017, la discussion portera sur la spécificité du conte autochtone. « [Ces contes nous permettent d’avoir] un regard nouveau sur la nature, l’environnement, les rapports entre les gens, le pouvoir, l’amour, la sexualité. Il est très intéressant de confronter nos visions du monde à la vision du monde des contes autochtones », expose Mme Bénéteau.

Causerie :Des origines à la transmission : le conte autochtone aujourd’hui, samedi à 13 h 30.

Spectacle :Territoires : paroles autochtones en partage, samedi, 19 h.

À l’auditorium de la Grande Bibliothèque. Gratuit.