Merci de tout coeur, Yves Bernard, et bonne suite!

Gentillesse, modestie, expertise, détermination, curiosité, professionnalisme: ces mots reviennent comme une ligne mélodique de chant africain à propos d’Yves Bernard.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Gentillesse, modestie, expertise, détermination, curiosité, professionnalisme: ces mots reviennent comme une ligne mélodique de chant africain à propos d’Yves Bernard.

Yves Bernard part à la retraite. Dans Le Devoir de ce samedi, l’inestimable chroniqueur, le découvreur de mondes, le grand spécialiste des musiques métissées, le champion du trad, notre cher Yves, signe un dernier papier. Ça fait tout drôle de l’écrire, même si Louise-Maude Rioux Soucy, directrice adjointe de l’information, nous en a informés en interne le 27 septembre dernier. Elle n’en revenait pas, elle non plus : déjà la retraite pour ce doux homme au regard d’enfant émerveillé ? « Toutes ces années passées au Devoir n’auront jamais réussi à même user le formidable Yves Bernard dont la couverture est restée au fil des ans aussi curieuse et enthousiaste qu’aux premiers jours. »

J’ai relayé la nouvelle à quelques artistes, collègues et gens du milieu, des fois qu’ils auraient un petit mot pour celui qui, depuis plus de trois décennies, trouve les mots qui chantent pour exprimer son amour des musiques enracinées. Un extraordinaire tintamarre a retenti, après mon petit coup de tambour. C’est venu de partout. Petits mots et grandes pages. J’en ai une pile. Ce serait bien de publier toutes ces chaleureuses salutations et anecdotes in extenso, mais il faudrait un cahier spécial. Qu’il mériterait mille fois, notre cher Yves Bernard. On lui remettra le dossier.

Quelques citations, tout de même. Alain Chartrand, le directeur du festival de chanson Coup de coeur francophone, offre d’abord un extrait de texte… d’Yves Bernard, publié en juin 1993 dans la fondatrice revue Chansons d’aujourd’hui : « À Montréal le world beat se vit au coin de la rue. S’il n’a pas atteint une reconnaissance affirmée de l’industrie, ce réseau diffus se développe, se diversifie, invente de nouvelles formes de métissage. Par ces quelques profils, nous voulons témoigner d’un courant toujours plus actif, toujours plus stratégique. »

Et c’est ainsi qu’Yves se lançait dans sa mission propagatrice. Alain précise : « Suivait un topo sur chacun de ces artistes : Michel Séguin, Alberto Kurapel, Romulo Larrea, Boubacar Diabaté, Rachel Jenty, Assar Santana, Paulo Ramos, El Kady, Eval Manigat. »

Un hippie en robe de chambre

En vérité, il avait commencé bien avant. C’est à Terre des hommes que les mondes de musiques s’ouvrent à lui. « Je connais Yves depuis 1968, il se tenait au pavillon de la Jeunesse », se souvient le chanteur folk Benoît LeBlanc. « Il faisait partie des hippies de la première époque. Il se promenait en robe de chambre, c’était sa signature. » Longtemps, ils se sont côtoyés dans les couloirs et studios de la radio communautaire CIBL. Dans le même esprit un peu hippie. « Je crois que l’amour qu’il a pour les musiques du monde est lié à un grand désir de vivre dans un monde d’harmonie et de fraternité. »

Yves Bernard, aussi humble que passionné, est une sorte de bougie d’allumage qui ne ferait pas d’étincelles mais qui permet au véhicule d’avancer. « Je connais Yves depuis 1990 et ma première édition de Musique Multi-Montréal, évoque non sans émotion Liette Gauthier. Il était là et il y a toujours été, d’abord spectateur, puis animateur, membre de mon comité d’audition, coordonnateur, producteur délégué et directeur d’une folle tournée au Petit Champlain en autobus scolaire. Roi de la réconciliation ! Je retiens de lui sa bienveillance. »

La mémoire vivante de CIBL

Sylvain Lafrenière, légendaire Capitaine Rock à CIBL, renchérit. Yves Bernard, pour lui, c’est « du travail de coulisse positif pour raccommoder la famille, mais tellement discret que le crédit de ses actions n’a jamais remonté à la surface ». Gentillesse, modestie, expertise, détermination, curiosité, professionnalisme : ces mots-là reviennent comme une ligne mélodique de chant africain, les collègues André Major, Thierry Holdrinet, Ralph Boncy les font résonner. Ralph ajoute : « Dans les 1233 concerts où l’on s’est retrouvés au cours des 25 dernières années, pas une fois, je le jure, Yves n’a eu l’air blasé. »

Le folkloriste Michel Faubert a le descriptif élégant : « Un des plus grands mélomanes que j’ai le privilège de connaître. Une encyclopédie des musiques vivantes, qui a su à merveille conjuguer l’identitaire et le planétaire. » Toutes les générations lui sont redevables : Josiane Hébert du groupe Galant, tu perds ton temps, parle d’un « travail d’une importance capitale » et de la « tribune exceptionnelle » qu’il a offerte aux « artistes d’ici et d’ailleurs ». Pour le relationniste de presse Simon Fauteux, qui l’appelle « Maître Bernard », il est « le messager qui ouvre les horizons ». C’est par Yves, souligne-t-il, que l’on a connu Harry Manx. Lequel est plus que reconnaissant. « Il personnifie pour moi le meilleur du journalisme musical. Je lisais ses articles à mon propos, et j’en apprenais sur ma musique. Il me donnait envie de rencontrer cet Harry Manx ! »

J’imagine Yves lisant ces mots, se faisant tout petit, mais souriant. Mission accomplie ! « Yves a nourri tout un milieu, il lui a donné un écho et des lettres, écrit aussi Louise-Maude Rioux Soucy dans son mot. Son apport est important, durable. Nous ne pouvons que l’en remercier mille fois. » Mille et une fois, alors : je me joins à tous pour lui souhaiter des années de joie pétillante, jamais loin des musiques et de l’écriture. À tout bientôt, cher ami que j’ai tant lu et admiré.