Anthony Kavanagh veut pouvoir rire de tout, mais…

« Je pense que c’est une des plus grandes qualités d’une société que de savoir rire d’elle-même », estime l’humoriste vétéran de 48 ans.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir « Je pense que c’est une des plus grandes qualités d’une société que de savoir rire d’elle-même », estime l’humoriste vétéran de 48 ans.

Sacha Guitry ne se doutait probablement pas qu’à la Bourse des mots d’esprit, une phrase comme « Ce qui ne tolère pas la plaisanterie supporte mal la réflexion » gagnerait à ce point en valeur. Qu’Anthony Kavanagh se l’approprie dans un des numéros de Showman, l’adaptation québécoise d’un spectacle français du même titre marquant son retour à la maison, tient évidemment du commentaire sur la posture de fildefériste à laquelle l’époque confine l’humoriste. Une posture encore plus précaire pour qui, sur scène, a l’habitude de battre en brèche les préjugés en personnifiant, avec un luxe de grimaces et de gesticulations, ce que ces préjugés ont de plus indécrottablement sournois.

« Depuis cinq ans, j’ai l’impression que les gens se choquent plus facilement », observe-t-il, au sujet de la chape du politiquement correct qui limite, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, le terrain de jeu du comique. « Il y a toujours eu de ces gens qui rigolent quand il s’agit d’une autre communauté et qui se vexent lorsqu’il s’agit de la leur, mais il y en a de plus en plus. Ça me fait toujours rire, ce double discours, mais ça me dérange aussi, parce que lorsqu’on vient assister à un spectacle d’humour, on vient rire des travers de tous. »

On vit dans un monde où être sensible, c'est encore mal vu, alors qu'être cynique, méchant et arrogant, c'est perçu comme un signe d'intelligence

 

Exercice fascinant : survolez grâce à YouTube les premières années de carrière d’Anthony Kavanagh et débattez de ce que l’on se permettrait encore de dire, ou pas, à la télé québécoise, en 2017. Tolérerait-on que Sonia Benezra, bien que de connivence avec son invité, le présente ainsi : « J’espère qui pense pas qu’on l’a gardé pour la fin parce qu’il est noir ! » ? Yvon Deschamps oserait-il évoquer la taille du membre viril de Kavanagh, comme il le fait dans un gala en 1997 ?

« Il y a des lassitudes que je comprends tout à fait », confie le fils de parents haïtiens quant à ces stéréotypes qui, même lorsqu’embrassés par des personnes bien intentionnées, finissent par irriter. « Avant, on venait me voir à tous les jours en me disant [il imite l’accent du Québécois demeuré ascendant Elvis Gratton] : “Heille, mon Anthony, j’ai une bonne joke de Noir pour toé !” C’est comme les blagues sexistes. On peut comprendre que les femmes disent : “C’est OK, on est tannées, on n’en peut plus, on en entend mille par jour.” »

Long silence au bout du fil. Notre homme semble en plein débat avec lui-même. « Mais je pense aussi par ailleurs que c’est une des plus grandes qualités d’une société que de savoir rire d’elle-même », finit par ajouter celui dont le nouveau one-man-show, bien que traversé par diverses questions sociales, revendique la singulière étiquette de « spectacle d’humour et d’amour ».

Pourquoi ? « Parce qu’on vit dans un monde où être sensible, c’est encore mal vu, alors qu’être cynique, méchant et arrogant, c’est perçu comme un signe d’intelligence. »

Pas raciste, mais…

 

En 1989, Anthony Kavanagh raille dans le génial numéro qui le révèle au grand public la bonhomie du xénophobe québécois qui, sur un ton bon enfant, préface chacune de ses observations lestées de préjugés d’un traditionnel « J’pas raciste, mais… » Une caricature qui chatouille encore là où ça fait mal, dans la mesure où son leitmotiv résonne sans doute encore au quotidien dans les oreilles de plusieurs Québécois racisés.

« “Je ne suis pas raciste, mais…”, je l’avais entendu un milliard de fois pendant mon adolescence. C’est de là que ça part, de cette blessure. Et ce dont je me souviens le plus quand je repense à ce numéro, c’est que les gens disaient toujours après le spectacle : “Ça m’a fait penser à mon oncle, à ma tante, à mon grand-père !” Ce n’était jamais d’eux qu’il était question », raconte le vétéran de 48 ans, encore étonné par la difficile capacité d’introspection de la bibitte humaine.

« L’accueil demeure la valeur principale des Québécois », plaide-t-il néanmoins, alors que nous évoquons certaines récentes manifestations d’extrême droite, ayant révélé un racisme beaucoup plus inquiétant que celui mis en lumière par son mythique numéro.

« La vague d’immigration des quinze dernières années a changé le visage de Montréal et du Québec en général », se réjouit celui qui s’était exilé en Europe au tournant du millénaire, mais qui s’installait récemment avec sa petite famille en terre natale. « Que la présence d’immigrants déstabilise, je le comprends jusqu’à un certain point, et ça finit heureusement par passer. Ce qu’il faut surtout craindre, c’est que, comme en France, les médias jettent de l’huile sur le feu, en appuyant par exemple sur les origines d’un criminel arabe, alors qu’on ne le fait pas pour les chrétiens. Si, chaque fois qu’un chrétien est coupable d’un crime, on disait : “Un chrétien a commis un meurtre, un chrétien a commis un vol”, plus personne ne sortirait de chez lui d’ici trois mois. »

Anthony Kavanagh — Showman

Les 23 et 24 octobre au théâtre Saint-Denis. Le 25 octobre à la salle Albert-Rousseau de Québec. En tournée partout au Québec.