Les musées seront participatifs ou ne seront pas

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le pavillon Pierre-Lassonde du Musée national des beaux-arts du Québec (Bruce Damonte)
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Le pavillon Pierre-Lassonde du Musée national des beaux-arts du Québec (Bruce Damonte)

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Plusieurs musées d’ici ont inauguré un nouveau pavillon ou une nouvelle salle d’exposition ces derniers mois. L’occasion pour eux de réfléchir à la meilleure façon de mettre leurs collections en valeur pour attirer un public avide d’interactivité et nourri aux nouvelles technologies. Le Devoir leur a demandé à quoi devrait ressembler, selon eux, un musée du XXIe siècle.

Humain, authentique et ouvert sur la communauté. Trois principes qui doivent servir de fil conducteur quand vient le temps de penser ou repenser la présentation des collections.

« En tant que musée de l’histoire de Montréal, nous devons parler des gens qui ont construit la ville, pas des événements pour les événements, raconte la directrice du musée Pointe-à-Callière, Francine Lelièvre. Ainsi, nous développons un sentiment d’appartenance. Nous ne voulons pas seulement que les gens nous visitent, mais qu’ils nous fréquentent. »

Lutter contre la fatigue muséale

Même détermination de la part du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). L’établissement situé sur les plaines d’Abraham à Québec a ouvert l’an dernier un tout nouvel espace dédié à l’art contemporain, le pavillon Pierre Lassonde.

« La réponse des visiteurs est claire, affirme sa directrice et conservatrice en chef, Line Ouellet. Ils se sentent bien dans notre musée. Nous l’avons pensé comme un lieu de partage, de rencontre, et c’est pourquoi nous avons fait en sorte que ce nouveau pavillon relie tout l’édifice à l’un des axes principaux qu’est la Grande Allée à Québec. Par ce lien physique, le musée est aujourd’hui bien plus proche des citoyens. »

Malgré les contraintes de conservation des oeuvres, Mme Ouellet a par ailleurs refusé les murs pleins traditionnellement dévolus aux musées et a opté pour un édifice en très grande partie en verre. Seul le côté nord-est, celui où se trouvent les salles d’exposition et où la lumière est de toute façon moins abondante, dispose de murs.

« Une façon de lutter contre ce que l’on appelle la fatigue muséale, explique-t-elle. Lorsque l’on perd la lumière du jour, donc le repère avec le temps, on est complètement désorienté. Si nous voulons revoir régulièrement le visiteur, il doit se sentir bien. Ici, toute la circulation est située côté lumière. »

Plus inclusif

Au printemps, le musée Pointe-à-Callière a lui aussi ouvert un tout nouveau pavillon, érigé à l’endroit même où se trouvait il y a plusieurs centaines d’années le fort de Ville-Marie, premier établissement de Montréal. Pour ce faire, la directrice et son équipe ont eu à se projeter dans l’avenir et à se demander quelles seraient les attentes de leur clientèle au fil des prochaines années.

« En écoutant nos visiteurs, nous nous sommes rendu compte que ce qu’ils recherchent par-dessus tout en venant au musée, c’est l’authenticité, indique-t-elle. C’est une chance, car nous sommes un musée in situ. Quoi de plus authentique que les pierres d’époque ? Lorsque l’on pense un projet comme celui-ci, le danger, c’est de s’éparpiller. On consulte beaucoup, il y a énormément de belles propositions qui séduisent. Mais il faut savoir rester concentré sur sa mission. Là, assurément, il s’agit de rendre hommage aux fondateurs. »

Cet été, le musée a ouvert au public un vaste chantier de fouilles archéologiques sur le site de l’ancien parlement du Canada. Les visiteurs étaient invités à remplir ensuite un sondage leur demandant notamment comment ils désiraient que ce site soit mis en valeur.

« Ils nous influencent, souligne Mme Lelièvre. Nous ne pouvons plus travailler seuls. Les gens veulent participer et nous avons donc des relations étroites avec les citoyens. Par ailleurs, cela nous enrichit. Je pense par exemple à l’exposition sur le hockey que nous allons présenter cet automne. Nous n’avons pas une grande collection sur ce sujet. Nous avons fait appel à la population pour qu’elle nous prête ses objets. Ça ne veut pas dire que nous devons dorénavant nous passer de comités scientifiques. Mais nous cherchons à être plus inclusifs que par le passé. »

Voir du vrai

Le directeur général du Musée canadien de l’histoire, Jean-Marc Blais, définit quant à lui le musée comme un lieu de synthèse, de partage, de mémoire. Il insiste lui aussi sur l’importance de l’immersion pour le public et sur le besoin d’authenticité. À l’occasion de la transformation de la salle de l’histoire canadienne, inaugurée durant l’été, le musée a consulté plus de 25 000 personnes à travers tout le Canada pour leur demander à quoi ils s’attendaient.

« Ce qui est ressorti très fort, c’est qu’ils souhaitent vivre des émotions à travers les objets que le passé nous a laissés, explique le directeur général. Ils sont saturés d’expériences virtuelles quotidiennement par leurs outils numériques. Quand ils viennent au musée, c’est pour voir du vrai. Nous les avons écoutés puisque la nouvelle salle présente plus de 1500 artefacts. »

Ainsi, si les technologies sont présentes dans ces trois institutions muséales, elles ne sont là que pour servir le propos, non pour en mettre plein la vue.

« Nous les utilisons là où cela est nécessaire, explique M. Blais. Lorsqu’elles améliorent l’expérience de visite. Ce que le public nous dit à ce sujet, c’est que si nous incluons des éléments technologiques, ça doit être pour faire des choses qu’ils ne pourraient pas faire chez eux. »

« Le problème des technologies, appuie Francine Lelièvre, c’est que ça coûte cher et que ça devient très vite obsolète. Il y a des musées, les plus grands, ceux qui ont les moyens, qui font toutes sortes d’expériences. Mais je me demande s’il n’y a pas un danger à vouloir être trop éphémère. La spécificité du musée, c’est la préservation du patrimoine, c’est le vrai, l’authentique. À vouloir trop pousser vers le virtuel, l’impact peut devenir négatif. »

Durant le mois qui a suivi l’inauguration de son nouveau pavillon, le musée Pointe-à-Callière a pu s’enorgueillir d’avoir eu sa meilleure affluence en 25 ans d’existence. Plus de 200 000 visiteurs ont en effet foulé les vestiges du fort Ville-Marie. C’est la preuve sans doute que toute cette réflexion sur l’avenir du musée aura porté ses fruits.