La chute hollywoodienne de Harvey Weinstein marque-t-elle la fin de l’impunité?

Le riche, le puissant, l’influent producteur de cinéma Harvey Weinstein, au sommet de sa gloire, avant qu’il ne tombe en disgrâce.
Photo: Al Powers Associated Press Le riche, le puissant, l’influent producteur de cinéma Harvey Weinstein, au sommet de sa gloire, avant qu’il ne tombe en disgrâce.

Roman Polanski, Woody Allen, Harvey Weinstein. Le cinéma est rempli d’étoiles. Mais parfois, elles brillent moins. Quand leurs comportements virent à la violence.

À la différence des Polanski, Allen et qui sait combien d’autres qui ne s’en tirent pas trop mal, Weinstein est vraiment tombé de son piédestal. Est-ce la bombe qu’on n’attendait plus ?

L’intouchable homme blanc de pouvoir qu’était jusque-là le producteur (fondateur avec son frère de Miramax Films, puis de la Weinstein Company) est au coeur d’un énorme scandale sexuel. Selon ce qu’a révélé la presse new-yorkaise, et qu’ont validé des vedettes hollywoodiennes, Harvey Weinstein a commis des agressions sexuelles et même des viols.

La liste de ses victimes comprend des actrices de premier plan : Rosanna Arquette, Mira Sorvino, Judith Godrèche, Léa Seydoux… Y figure même une Montréalaise, Erika Rosenbaum (The Trostky, Brooklyn), qui s’est confiée vendredi à CBC.

La police a ouvert une enquête sur une des agressions présumées de Weinstein. Sa propre compagnie l’a viré, lui qui a produit les Quentin Tarantino (de Pulp Fiction à Django Unchained) et la trilogie Le Seigneur des anneaux de Peter Jackson. Et sa femme l’a quitté.

Si l’homme a reconnu avoir eu depuis vingt ans des conduites inappropriées, il les a aussi qualifiées d’« erreurs ». Voilà la preuve, pour la militante de longue date Alexa Conradi, que la bombe Weinstein n’en est pas une.

« Il s’excuse pour ses erreurs. Ce ne sont pas des erreurs, mais des crimes ! » clame-t-elle.

L’ancienne présidente de la Fédération des femmes du Québec croit, au mieux, que la désormais affaire Weinstein marque le début d’une longue bataille. Lui, « son règne est terminé », soupire Alexa Conradi. Le principal adversaire court toujours cependant : le déni de la culture du viol.

« Un réseau d’individus n’admet pas encore qu’il existe une culture du viol. Il faudrait d’abord s’entendre là-dessus », dit celle qui rappelle le cas de l’étudiante de Québec Alice Paquet et les discussions sur la véracité de son histoire.

Stéphanie Tremblay, porte-parole du Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, est d’avis que la publication des agissements de Weinstein fait avancer, mais par « petits pas ».

« On est toujours encouragée, dit-elle, quand les femmes brisent le silence. On lutte contre le climat d’impunité, évident ici comme partout. » Elle aussi estime que les préjugés sur les récits d’agressions sexuelles font obstacle et victimisent doublement les femmes. « Pourquoi ont-elles attendu ? Pourquoi ne sont-elles pas allées voir la police ? On entend souvent ça », commente Stéphanie Tremblay.

Silence coupable

Le déni de viol et le climat d’impunité vont souvent de pair. Aucune surprise d’en voir l’affaire Weinstein teintée. Des voix s’élèvent désormais pour dénoncer la complicité passive. Les « tout le monde était au courant » sont difficiles à accepter.

Citée par Le Monde, la réalisatrice Lena Dunham (Girls) partage sa rage. « Nous sommes là, des jours après, à attendre des collaborateurs les plus puissants d’Harvey Weinstein qu’ils disent quelque chose », note celle pour qui le silence des hommes n’aide pas à éliminer les comportements déplacés.

Pour Simon Lapierre, professeur à l’École de service social à l’Université d’Ottawa, le silence d’Hollywood, hier comme aujourd’hui, n’est pas surprenant. « Très souvent dans les cas d’agressions, on apprend que le milieu était au courant et que personne n’a rien fait », dit-il.

« Chaque individu, chaque institution doit parler. Les personnes d’autorité doivent se responsabiliser, ont des comptes à rendre, souligne l’universitaire. Le fait que les femmes se sentent de plus en plus en confiance d’être indignées [est bon signe]. Il faut encore qu’elles soient prêtes à dénoncer et ne pas les accuser de ne pas le faire. »

Simon Lapierre ne s’avance pas pour juger l’impact qu’aura l’affaire Weinstein. Mais il ose espérer qu’elle aura son importance, un peu comme l’avant et l’après-Gomeshi au Canada.

« La question de la violence sexuelle vit avec Gomeshi [l’animateur de radio torontois] un moment charnière. On en parle plus, on la dénonce plus. La médiatisation a un effet. »

Les intervenants interrogés par Le Devoir ne croient pas qu’un scandale enraciné dans le star system ait plus d’impact qu’un autre. Reste qu’Hollywood est un « microcosme » planétaire, et ses défauts sont les mêmes partout.

Le danger, commente Simon Lapierre, c’est qu’on banalise les victimes d’agresseurs méconnus. Or, la violence est dans la rue, se vit au quotidien.

Alexa Conradi déplore que la culture de la « masculinité toxique » soit généralisée, se reproduise dans le milieu des affaires, le politique, l’universitaire, le sportif, le militaire et, voilà, le culturel aussi.

« La masculinité toxique encourage la virilité, l’autoritarisme. Le grand coq par-dessus tout. L’homme puissant et fort, qui domine son milieu, on l’associe au succès et au leadership. Cette image est dangereuse », dénonce-t-elle.

La situation change lentement, se désole Stéphanie Tremblay : créés il y a 35 ans, les CALACS avaient une espérance de vie de 20 ans. « Les CALACS sont encore nécessaires malheureusement », assure leur porte-parole.

Malgré la situation encore alarmante, Simon Lapierre croit que nos sociétés ont fait des pas de géant en quinze ans. L’affaire Weinstein n’a pas éclaté au début des années 2000, mais maintenant. Si les gestes des Polanski et Allen « avaient été révélés en 2017, le traitement aurait été différent ».

Le chercheur d’Ottawa ne croit pas que l’étoile de grand réalisateur les aurait sauvés. Comme chez Claude Jutra. « Un grand talent ne déresponsabilise personne de violence sexuelle. Il ne faut pas oublier les impacts réels sur les victimes. »

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