Journées de la culture: le Montréal des écrivains célébré dans un cabaret littéraire

«Les écrivains célèbrent Montréal» se tient dans le hall d’honneur de l’hôtel de ville de Montréal.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Les écrivains célèbrent Montréal» se tient dans le hall d’honneur de l’hôtel de ville de Montréal.

Comme d’autres métropoles devenues des confluents de cultures, Montréal est sans cesse parcourue, pensée, mise en scène par ses poètes et ses écrivains aux héritages divers. Un grand théâtre à ciel ouvert discrètement mis sur papier, évidemment lu, plus rarement dit. S’il ne sera que bref, le cabaret littéraire tenu à l’hôtel de ville ce vendredi, à l’occasion des 21es Journées de la culture, souhaite justement cela: exprimer à haute voix les microcosmes des identités littéraires montréalaises.

«Tu avais raison, grand-mère, les lieux sont des miroirs poreux qui gardent les traces de tout ce que nous sommes. » Ces mots d’une immigrante chinoise installée à Montréal, l’un des multiples personnages qui s’entrechoquent dans Les aurores montréales de Monique Proulx, parlent pour une ville entière. Ce n’est pas d’hier que la ville accueille le monde entier dans son giron au bord du fleuve et que les livres où elle apparaît racontent ses identités croisées.

Comme la métropole célèbre cette année ses 375 ans et, plus récemment, l’ajout d’un pin blanc, symbole autochtone, aux armoiries de la ville, un hommage littéraire plus large s’imposait à l’hôtel de ville — qui avait accueilli dans les années précédentes, aussi pour les Journées de la culture, un cabaret littéraire dédié au poète cubain José Martí (2016) et au poète chilien Pablo Neruda (2015). Cette fois, cette question : de quelles manières Montréal s’est-elle glissée dans notre littérature ?

Photo: Sylvain Légaré Photographe Le cabaret littéraire en 2016

De Kim Thúy à l’immortel Dany Laferrière, de Joséphine Bacon à Jean Narrache, poète de la vie populaire montréalaise du XXe siècle, une vingtaine d’auteurs « qui connaissent Montréal, qui ont vécu Montréal, qui ne sont pas nécessairement montréalais, mais qui ont parlé de la ville dans leurs oeuvres », seront lus vendredi, résume Denise Pelletier, responsable des programmes d’animation à l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), qui a piloté la sélection des oeuvres.

En un peu plus d’une heure, à raison d’extraits de deux à six minutes entrecoupés de musique et de danse, l’hommage sera moins anthologique que symbolique, ciblant avec pointillisme de très brefs tableaux de Montréal dans des oeuvres plus amples. « C’est un choix parmi d’autres qui, je pense, reflète à la fois une continuité chez les écrivains dans la représentation de Montréal et la diversité de ses voix », note l’écrivain et professeur Pierre Nepveu, qui fera la lecture des extraits avec Maguy Métellus.

Une telle convocation dans un espace d’abord politique est aussi, selon lui, une façon de « souder la communauté autour d’une parole » qui l’interpelle — forcément, puisqu’elle habite et fréquente les lieux racontés. « Ça montre aussi à quel point on a besoin d’une vocalité, d’une oralité, de non seulement lire, mais d’entendre les écrivains, note Pierre Nepveu, citant en exemple le récent hommage à Réjean Ducharme sur les planches du TNM. Donner voix à la littérature, c’est aussi une autre manière de la rendre publique. »

Montréal en fins détails

Deux grands disparus ouvriront et fermeront la marche : d’abord, Leonard Cohen avec un poème dédié à son ami montréalais Abraham Moses Klein, puis Réjean Ducharme avec un extrait de L’hiver de force. Entre les deux, une multitude de Montréal : la rue Fabre de Michel Tremblay, la crise étudiante de 2012 vue par Perrine Leblanc, les destins fracassants des Montréalais de Monique Proulx, les variations sur la ville de Naïm Kattan ou de Rodney Saint-Éloi. Si la plupart des lectures seront faites en français, il y aura aussi des récitations en anglais et en innu, notamment par Joséphine Bacon, qui lira aussi un poème inédit.

Au micro du cabaret littéraire, le président du conseil municipal de Montréal, Frantz Benjamin, se fera lui aussi entendre. Instigateur du cabaret, lui-même poète, l’élu compte réciter Gaston Miron, qui l’a « accueilli poétiquement dans la ville » avec Gérald Godin. En entretien, Frantz Benjamin insiste : l’imaginaire montréalais se doit d’être célébré dans la « maison des citoyens ». Autant le cabaret littéraire de vendredi que l’initiative du Poète dans la cité et le projet « 12 poèmes pour Montréal » sont, dit-il, « des gestes symboliques pour dire que Montréal est une ville de culture et qu’il n’y a pas de lieu interdit pour la culture et la littérature ».

Dans toutes les manières de dire Montréal qui seront interprétées, y a-t-il un fil à suivre ? La littérature peut-elle servir à comprendre une ville, même par bribes ? « Ce n’est pas seulement la comprendre, c’est l’habiter, l’investir de toutes les expériences humaines, jusqu’au plus intime, analyse Pierre Nepveu. Ce n’est pas par hasard que les villes en général, et Montréal en est un exemple, ont une existence littéraire très forte. »

En écrivant le minuscule de cette ville qu’il rencontre, une ville intime pour lui, chaque écrivain ou poète touche aussi, selon lui, à une réalité urbaine universelle.

Mais il y a des oeuvres si marquantes qu’elles finissent par habiter de manière permanente dans la ville, comme un costume invisible. « On ne peut plus marcher sur le boulevard Saint-Laurent ou dans la rue Mont-Royal, aujourd’hui, sans entendre des passages de l’oeuvre de Michel Tremblay, remarque Pierre Nepveu, citant au même titre les figures esseulées de Jean Narrache croisées au parc La Fontaine. La marque des grands écrivains, c’est qu’ils font en sorte que, lorsqu’on les a lus, on voit la ville à travers eux. »

Cabaret littéraire : les écrivains qui célèbrent Montréal. Vendredi de 18 h à 19 h 15 à l’hôtel de ville de Montréal, 275, rue Notre-Dame Est. Entrée libre.

Extrait du poème «Les villes sont d’étranges bateaux»

À Montréal il y a deux saisons l’hiver et nos amours
Nous marcherons marcherons avec les fragrances de nos pays dans nos cheveux
nous marcherons marcherons avec le rythme du monde sur nos hanches
et les versets de nos savanes
nous marcherons au-delà de nous-mêmes les mains accrochées à l’espace d’un songe
Montréal est une longue nuit d’amour 

Rodney Saint-Éloi
Source: («Montréal vu par ses poètes», Mémoire d’encrier)