Une pépinière de talents

Christophe Huss Collaboration spéciale
Rober Lepage
Photo: Elias Djemil Rober Lepage

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Marie-Thérèse Fortin. Benjamine d’une famille d’agriculteurs de 10 enfants, Marie-Thérèse Fortin a mis ses parents devant le fait accompli lorsqu’elle leur a annoncé avoir été reçue au Conservatoire d’art dramatique de Québec. « Il fallait que je réussisse. Le Conservatoire est donc devenu quelque chose de très sérieux. C’est d’ailleurs une école pas seulement de théâtre, mais une école de la vie. »

Photo: Jacques Grenier Le Devoir Marie-Thérèse Fortin
Lorsqu’elle fut directrice de théâtres, notamment au Théâtre du Trident à Québec, elle a reconnu chez les jeunes acteurs cette formation propre à Québec encourageant la créativité et ouvrant à de nombreuses facettes du métier. Le principal virage, elle le voit dans les nouvelles technologies qui « viennent changer la donne ». « Ils peuvent devenir auteurs, acteurs, producteurs dans des formats légers et malléables, créer leurs propres affaires sans concession aucune et susciter de l’engouement. Cette approche va révéler des artistes de façon autre. »

Valérie Milot. La harpiste Valérie Milot, Prix d’Europe 2008, soliste en résidence de l’Orchestre métropolitain en 2016-2017, est l’une des musiciennes les plus brillantes, tous instruments confondus, parmi ceux qui sont sortis du Conservatoire de musique ces quinze dernières années. Son disque de Concertos pour harpe de Boieldieu, Mozart et Haendel avec Les Violons du Roy fut classé parmi les meilleurs disques de l’année 2013 du Devoir.

Photo: Frédérick Robitaille Valérie Milot
Professeure au Conservatoire de musique de Trois-Rivières, elle n’oublie pas que le Conservatoire permet aux jeunes artistes de montrer leur talent : « Le Conservatoire est l’endroit où j’ai pu développer une expérience de scène, un vrai laboratoire qui m’a donné plusieurs fois l’occasion de jouer devant un public. » Ce faisant, Valérie Milot accorde à l’institution un « double mandat » : former les meilleurs musiciens possible et « rendre la musique accessible en ouvrant ses portes au public le plus large. Le Conservatoire sert ainsi au déploiement de la culture au Québec ».

Carolanne Foucher.La volubile et colorée Carolanne Foucher est finissante au Conservatoire d’art dramatique de Québec, un incubateur de créativité. N’allez pas lui demander comment elle va s’y prendre pour se faire remarquer dans ce métier : « Nous n’avons pas à nous faire remarquer. Le Conservatoire nous donne les outils pour que nous puissions devenir nécessaires au milieu, et pas l’inverse. Les gens avec lesquels nous étudions sont nos futurs collègues. Et cela paraît. »

Photo: Marilou Bois Carolanne Foucher
Au-delà du théâtre, il y a la vie. Au-delà de l’étudiant, l’être humain. Les trois ans du cursus en art dramatique ont radicalement changé Carolanne. « Ma force créatrice, ma confiance se sont développées. Le Conservatoire nous convainc que si nous avons été acceptés [12 étudiants parmi 250 candidats], c’est qu’il pense qu’il y a quelque chose en nous, que nous avons une voix ici au Québec. C’est très valorisant ; c’est un endroit parfait pour s’épanouir. Nous sommes tous des versions améliorées de ce que nous étions il y a trois ans, artistiquement parlant, mais aussi humainement : des gens plus ouverts sur le monde, sur les autres, sur l’émotivité, sur la création. Je pense qu’on devient juste des versions 2.0 de nous-mêmes. »

Photo: Conservatoire de musique de Montréal Yannick Nézet-Séguin
Yannick Nézet-Séguin. « Le Conservatoire est à l’image du Québec : à la fois ancré dans une riche tradition européenne et tourné vers l’avenir. L’enseignement à la fois rigoureux et flexible que j’y ai reçu m’a donné les clés nécessaires pour trouver ma propre voix, ma propre personnalité. Ma vie artistique, tout comme celle de nombreux collègues, est directement liée à tout ce que le Conservatoire m’a apporté. »

Robert Lepage. « Plus qu’une école d’interprétation, le Conservatoire d’art dramatique de Québec a été pour moi une école de création, qui m’a amené sur le terrain du jeu, dont les règles sont de comprendre avant d’apprendre, d’observer avant d’absorber et de recevoir avant de concevoir. Puisse-t-il continuer à jouer son rôle d’incubateur pour une espèce en voie de disparition “l’acteur-créateur”. »

Ballet-Opéra-Pantomime. Ballet – Opéra – Pantomime, BOP pour les intimes, c’est la synthèse de tout. L’esprit d’initiative à son stade le plus accompli. Les codirecteurs artistiques, Hubert Tanguay-Labrosse et Alexis Raynault, étaient finissants en 2013 lorsqu’ils ont monté le premier spectacle de BOP, Curlew River, un opéra de chambre de Benjamin Britten.

BOP, ce n’est pas un visage, c’est un collectif. « Nous voulions nous diriger vers la création, faire les choses à notre façon, note Hubert Tanguay-Labrosse, à la direction musicale. À Montréal, il n’y avait pas de place pour l’opéra de chambre. Alors, nous avons eu l’idée de développer quelque chose qui n’existait pas et de collaborer avec des gens hors de notre milieu pour intéresser d’autres publics. » Cela s’est fait récemment dans le cadre du festival d’arts vivants OFFTA, en confrontant le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen avec l’univers de danseurs et chorégraphes.

L’initiative la plus folle qui a germé au Conservatoire en ce début de siècle a été vite remarquée. Leur prix Opus aura probablement ouvert les yeux aux derniers sceptiques !

Étienne Chénard. « Plus la pyramide aura une large base, plus le sommet en sera étincelant. » L’image est de Régis Rousseau, le directeur des études du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec. Le jeune diplômé Étienne Chénard est à la fois un bel exemple de cette logique et de l’ouverture d’une institution à l’écoute de ses élèves. Titulaire d’un baccalauréat en violon au Conservatoire de Rimouski, Étienne Chenard a décroché sa maîtrise dans un autre instrument, l’alto, à Québec. Le jeune diplômé intégrait il y a quelques jours le Symphony Nova Scotia de Halifax.

Photo: Louise Leblanc Étienne Chénard
« S’il n’y avait pas eu de Conservatoire à Rimouski, je n’en serais pas là ! » À Québec, il a essayé l’alto : « C’est formidable, au Conservatoire, de laisser la possibilité, même à un niveau très élevé, de changer d’instrument. Et le fait, à Québec, d’avoir pu jouer avec nos professeurs membres de l’Orchestre symphonique de Québec nous donne un avantage professionnel quand nous passons une audition. On est à l’école, mais, en même temps, on est dans le bain ! »

Photo: Zoé Tremblay Antoine Charbonneau-Demers
Antoine Charbonneau-Demers. En 2016, alors qu’il étudiait au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, Antoine Charbonneau-Demers, diplômé en création littéraire de l’UQAM, publiait à 22 ans son premier roman, Coco (VLB), lauréat du prix Robert-Cliche. Il a, depuis, écrit sa première pièce de théâtre, La Litanie des méchants et des mouches à fruits. Son passage au Conservatoire a fortement teinté son écriture.

« J’écris plus comme un acteur que comme un littéraire. Avant le Conservatoire, j’avais plus une approche intellectuelle de l’art en général. Entrer au Conservatoire, me mettre en jeu, avec le corps comme principal outil et l’expérience humaine au coeur du travail, m’a orienté vers les sentiments humains plus que vers quelque chose de cérébral. »

Pascale Giguère.Le 9 juillet 2017, sur la scène de l’Amphithéâtre Fernand-Lindsay du Festival de Lanaudière, manque le podium du chef. Bernard Labadie est cloué au lit par un zona. Calme et déterminée, Pascale Giguère, premier violon solo des Violons du Roy depuis 2014, mène l’orchestre formé d’I Musici et des Violons du Roy au triomphe dans la 104e Symphonie de Haydn.

Photo: Michel Robitaille Pascale Giguère

Sur scène, des diplômés des Conservatoires. Mais pas seulement, nous fait remarquer Pascale Giguère : « Aux Violons du Roy, notre directeur général, notre directeur de l’administration artistique, notre directrice du financement, notre musicothécaire, sont aussi issus du réseau des Conservatoires. »

Pascale Giguère se démarque par la puissance de son rêve : « Si j’avais un souhait à faire pour célébrer ces 75 ans, c’est qu’avec les finissants du Conservatoire on puisse former un gigantesque “orchestre réseau” des anciens, dirigé par probablement le meilleur chef au monde du moment, Yannick Nézet-Séguin. Il y aurait de quoi remplir chaque section avec des musiciens fabuleux qui rayonnent à travers le monde. Ce serait un orchestre fantastique ! »

Lorraine Pintal. La directrice générale et artistique du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal, a publié aux Presses de l’Université du Québec en 2016 un livre intitulé De corps, de chair et de coeur, sous-titré Ma vie et le théâtre. Elle y consacre un chapitre entier à son passage au Conservatoire d’art dramatique de Montréal.

Photo: Yanick MacDonald «Le songe d'une nuit d'été», TNM, 1999-2000
Aujourd’hui, elle engage de jeunes diplômés, qu’elle trouve « de plus en plus innovants, libres et créatifs ». « Le Conservatoire reste un haut lieu de formation : j’y ai eu un enseignement que je considère comme idéal, qui m’a permis d’être encore là après 45 ans. Je le dis en toute sincérité : le Conservatoire m’a tout appris. »