Le photographe Sven Marquardt à Montréal

Dans les portraits de Sven Marquardt, les personnages ont tous un regard perçant, frondeur, qui interpelle le spectateur.
Photo: Sven Marquardt Dans les portraits de Sven Marquardt, les personnages ont tous un regard perçant, frondeur, qui interpelle le spectateur.

Véritable vedette locale à Berlin, sa ville natale, le gardien des portes du mystérieux club techno Berghain a l’oeil. Pas juste pour déceler ceux et celles qui constitueront les membres de la fête, mais aussi pour les personnages singuliers, sujets de ses photos, qui articulent un corpus visuel de l’esprit punk. Il sera en visite samedi à Montréal pour clore avec une discussion publique l’exposition de son installation Black Box, présentée à la galerie Never Apart.

Sven Marquardt parle de Berlin, ville si colorée qui est la sienne, avec beaucoup d’amour. Et de la culture des clubs, élevée au rang d’art majeur dans la capitale allemande, avec autant d’affection et de sérieux. Son histoire, c’est celle d’un jeune de la RDA qui traînait dans le quartier créatif de Prenzlauer Berg avec les punks et les artistes, appareil photo à la main.

À la chute du Mur, en 1989, il délaisse cette forme d’expression, happé par l’émergence des clubs éphémères et de la musique techno, qui se répand dans les espaces réappropriés de l’ancien no man’s land. Berlin réunifié est alors un laboratoire musical et artistique underground incomparable.

C’est à propos de ce terrain de jeu créatif, qui, certes, se transforme, qu’il veut échanger avec le public samedi. Quand on demande à l’artiste s’il vient à titre de porte-parole de sa ville, il hoche la tête. « Je me concentre sur ma petite histoire, dit-il en allemand. J’interprète ma propre histoire de Berlin. Et surtout, je veux témoigner de tous ces changements qui surviennent. On entend souvent les gens se plaindre de la transformation de la ville, mais ce n’est pas tout mauvais. Il y a des choses très intéressantes qui apparaissent. »

Artiste du contraste, du repoussant, de l’androgynie, Marquardt aime surtout les enchevêtrements entre ce que les Allemands appellent Hochkultur (haute culture) et la culture des clubs. « C’est important pour nous de faire voyager cette installation hors des clubs. Ce serait idiot de la montrer à Berghain, par exemple », explique le portier, lui-même visuellement saisissant avec son visage tatoué et ses imposants piercings. « Il faut la faire entrer dans les espaces classiques pour qu’il y ait un dialogue. »

Car c’est cette ténacité dans l’innovation qui le tient dans le monde de la nuit. « C’est impressionnant que Berghain soit encore aussi pertinent 15 ans plus tard. Une nouvelle génération le fréquente. C’est parce que nous n’avons pas peur de présenter des choses, des idées culturelles, des opéras technos par exemple. »

Ses photos témoignent de la diversité des scènes. On ne représente surtout pas juste de jolies jeunes personnes qui sortent entre amis. Sven provient de la scène punk et queer de Berlin-Est, et ça transparaît. Il travaille avec un grand sens du détail et est sensible à l’univers des sujets.

L’installation en question s’intitule Black Box. Dans une salle noire du centre artistique Never Apart, qui a pour mission d’amener le changement social à travers une programmation culturelle pointue, les portraits de Sven défilent sur chacun des côtés d’un bloc, au milieu de la pièce. L’atmosphère dense est complétée par les rythmes technos quasi anxiogènes du DJ allemand Marcel Dettmann.

Photo: Sven Marquardt

Sur les écrans, icônes gaies, bikers, SDF, club kids et tatoués en tout genre alternent, tous dans de beaux portraits en noir et blanc, contrastés et léchés. La lumière est reine. Une constante : ils ont tous un regard perçant, frondeur, qui interpelle le spectateur. Peut-être que l’art de Sven Marquardt, ce n’est pas tant celui de l’image, mais celui de la mise en scène.

« Ses photos témoignent de la diversité des scènes », commente Katja Melzer, directrice du Goethe Institut Montréal, qui a organisé la venue du photographe de concert avec les gens de Never Apart. « On ne représente surtout pas juste de jolies jeunes personnes qui sortent entre amis. Sven provient de la scène punk et queer de Berlin-Est, et ça transparaît. Il travaille avec un grand sens du détail et est sensible à l’univers des sujets. »

Avec son travail de photo, Sven Marquardt se fait témoin des histoires et des gens qui constituent la scène underground qu’il affectionne tant. « Tout le monde a une histoire, dit-il. Par exemple, en venant ici en métro, j’ai aperçu un jeune homme qui m’a saisi : il semblait sortir d’un film de Passolini. Il avait la mine si déconfite, on aurait dit qu’il allait tuer son amoureux. Je remarque quelque chose et j’aime imaginer ce qui va suivre. On ne peut livrer toutes les histoires, c’est pourquoi je me concentre sur une seule à la fois pour en tirer le plus possible. »

Gageons que les histoires sont nombreuses aussi dans la queue du Berghain. « Ce sont deux occupations qui se complètent », tranche-t-il.

L’installation Black Box prend fin samedi et fait partie de la programmation spéciale Célébrons ! Allemagne @ Canada 2017 du Goethe Institut.

Une conversation avec Sven Marquardt, samedi, 15 h, à Never Apart, Montréal. Gratuit.