Sphère(s), le nouveau rêve international de Chantal Pontbriand

Le partage des idées et des découvertes, «philosophie de vie» chez Chantal Pontbriand, animera, espère-t-elle, le nouvel événement montréalais nommé Sphère(s).
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le partage des idées et des découvertes, «philosophie de vie» chez Chantal Pontbriand, animera, espère-t-elle, le nouvel événement montréalais nommé Sphère(s).

Coucou, revoilà Chantal Pontbriand ! Dix ans après la brutale fermeture de la revue Parachute, un des grands succès d’estime du Québec à l’étranger, l’ancienne voix forte de l’art contemporain et de la danse à Montréal veut créer de toutes pièces un événement international. Pas une biennale, assure-t-elle. Mieux.

« Il faut un événement qui ait vraiment de la résonance, qui attire tout le monde de l’art contemporain international. Ça prend une idée singulière, qui ne répète pas ce qu’on voit ailleurs », expliquait-elle, autour d’un café, avec pratiquement les mêmes mots que ceux de Sylvie Fortin, l’ex-directrice de la Biennale de Montréal.

Bien que déjà baptisé — Sphère(s) —, le projet de Pontbriand n’en est qu’à ses prémices. Revenue en 2015 d’un long exil en Europe, elle assure avoir à ses côtés des collaborateurs. Elle compte proposer autre chose qu’une biennale, sans pouvoir en préciser la nature.

« On étudie plusieurs modèles. Mais ça m’étonnerait que ce soit tous les deux ans. Ce n’est pas assez rapide », dit-elle, de son légendaire rire.

Le montage financier reste à être fixé. Chantal Pontbriand n’ose pas avancer un chiffre. Elle jalouse cependant les 34 millions d’euros de la 14e Documenta, la quinquennale allemande qui s’est aventurée cette année du côté d’Athènes. Et à la vue des panneaux de Km3, exposition d’art public dans le Quartier des spectacles, elle s’exclame : « Ils ont eu 6 millions de dollars. La preuve qu’il y a de l’argent. »

Vérification faite, Km3 a bénéficié d’un budget de 3,2 millions, total découlant de 2,5 millions accordés par Québec et de 700 000 $ investis par le Partenariat du Quartier des spectacles.

Poids linguistique

Dans une lettre envoyée au Devoir (publiée en page Idées), Chantal Pontbriand avance la nécessité de se trouver une place au zénith des rendez-vous artistiques.

« Nous avons besoin d’un grand événement international au Canada », écrit-elle d’entrée, non sans remettre en question par la suite la multiplication des biennales. Faisant l’apologie du pays comme une grande terre d’accueil, plus que tout autre membre du G8, et des « 200 langues maternelles au sein des immigrants canadiens », elle estime que Montréal, deuxième ville francophone au monde, « pèse lourd dans le cadre d’une dynamique internationale ».

« Nous proposons, affirme-t-elle, de mettre sur pied Sphère(s) qui nous positionnera de façon avantageuse sur la scène internationale. L’événement mettra en place, à travers les arts, un exercice de démocratie inusité basé sur l’expérience. »

Oeuvres in situ, réalisées par des artistes d’ici et d’ailleurs, un public « activateur », dès la gestation des projets, et des diffuseurs partout dans le Grand Montréal, emblématiques de la « sphère publique, notion pivot de l’événement » : Sphère(s) s’enracinerait de diverses manières dans la réalité locale. Exit le Quartier des spectacles et les musées comme principales vitrines, place aux écoles, hôpitaux, bibliothèques, épiceries, usines, mais aussi espaces vacants, maisons privées et parcs.

« Sphère(s) tracera une nouvelle cartographie des enjeux géopolitiques. Il en sera le laboratoire et agira comme l’incubateur d’un monde en changement », écrit son instigatrice.

La preuve du FIND

Le programme est noble. Mais pourquoi donc le Canada en aurait-il besoin ? Parce qu’il n’est plus sur la « mappe ». Et c’est grave ?

« Oui, répond Chantal Pontbriand. Je vois nos artistes souffrir de cette situation. Ils ont du mal à créer des ponts à l’international. Il y a plusieurs mesures à mettre en place, celle-ci en est une. »

Sphère(s) surgit alors que l’avenir de la Biennale de Montréal est plus que jamais sombre. En entrevue, Chantal Pontbriand n’a pas tenu à s’éterniser sur cette « histoire malheureuse », mais admet avoir voulu prendre la case de 2018 libérée par la manifestation produite avec le Musée d’art contemporain (MAC). La proposition de Pontbriand n’a pas été retenue. Le MAC n’a pas répondu aux appels du Devoir pour donner ses raisons.

« Sphère(s) ne sera pas une biennale, insisteChantal Pontbriand. La présence d’un curator [propre aux biennales], avec un thème, est une façon de travailler héritée du logocentrisme occidental. Il faut fonctionner en réseau, avec une pensée flexible et surtout à partir d’investigations sur le terrain. Après, on fait des concepts. »

Le partage des idées et des découvertes, « philosophie de vie » chez Pontbriand, animera, espère-t-elle, le nouvel événement. « Je sais que j’ai les outils pour réussir. Au Festival international de nouvelle danse [FIND] et à Parachute, j’ai fait mes preuves. Montréal demeure une capitale de la danse, même s’il n’y a plus de festival », dit celle qui soutient avoir bâti le FIND sur le principe des réseaux.

Un Nouveau Nouveau monde

La dernière fois qu’on avait entendu parler de Chantal Pontbriand, en 2016, elle pilotait à Toronto la renaissance du MOCA, musée d’art contemporain. Elle a quitté son poste après huit mois en fonction. « Ce fut rendez-vous manqué, plutôt qu’un échec », accepte-t-elle de dire.

Elle rappelle que les gens du MOCA l’avaient recrutée après avoir entendu sa présentation sur Demo-graphics, projet qui devait jeter les bases d’une biennale à Mississauga, en banlieue torontoise. Demo-graphics a aussi été abandonné, mais Sphère(s) en reprend les grandes lignes, les réajuste dans un contexte montréalais.

Le projet en demeure un de nature canadienne. Il faut maximiser, répète Chantal Pontbriand, l’aspect local, elle qui voit dans la démographie actuelle du pays la force de Sphère(s).

« Avoir la plus forte immigration du G8 fait de nous un cas singulier. Voilà quelque chose à laquelle on peut réfléchir en vue d’un événement créé au Canada », dit la critique et commissaire, qui a noté, à son retour au pays, l’éclosion d’une nation plus disparate. « C’est un nouveau pays qui se forme. J’appelle ça le Nouveau Nouveau Monde. »

C’est pour lancer un clin d’oeil au dôme géodésique de Buckminster Fuller, emblème archiconnu de Montréal, que Chantal Pontbriand a baptisé l’événement Sphère(s). Au pluriel, parce qu’elle projette une série de micro-événements partout en ville, au centre comme dans sa périphérie, mais qui ne seront pas nécessairement activés en même temps.

« On veut réunir le plus d’argent, le plus vite possible », dit celle qui souhaite que sa sortie publique fasse démarrer la machine. Elle ne s’attend pas à récolter 34 millions de dollars. Quoique… « Dans 25 ans, on pourrait y parvenir, soupire-t-elle. Ce serait extraordinaire de faire en Amérique du Nord quelque chose du poids de Documenta. »