Mount Eerie à Pop Montréal: compost et souvenirs

Phil Elverum
Photo: Phil Elverum

L’auditoire en était bien conscient avant d’entrer dans la salle : personne ne sortirait indemne du concert qu’offrait en solo Phil Elverum à la Fédération ukrainienne. « C’est un concert spécial pour moi », a d’emblée admis l’auteur-compositeur-interprète américain, de retour hier soir au Québec, lieu d’origine de son épouse, Geneviève, emportée par le cancer le 9 juillet 2016, pour chanter ses chansons de douleur, de deuil, de solitude et d’amour qu’il a éditées sur l’étouffant album A Crow Looked at Me. « Je chante ici, à Montréal, devant vous et les proches qui l’ont connue… Je le dis simplement pour le dire, parce que ça fait partie de cette soirée. »

Seul sur scène avec sa guitare acoustique, et pour simple élément décoratif un sapin abattu, tout sec, couché à sa droite, il a longuement regardé au plafond avant de chanter les premières strophes de Distortion, chanson inédite qui aurait pu figurer sur son plus récent album : « Well I don’t believe in ghosts or anything/I know that you are gone and that I’m carrying some version of you around… »

Ce huitième album sous le nom Mount Eerie est fascinant, par son impudeur, d’abord, sa candeur, ensuite. Elverum nous chante ce qui relève du profondément intime, les dernières semaines vécues avec sa compagne, musicienne elle aussi, poète et bédéiste (Geneviève Castrée, de son nom de plume), puis le bouleversement de son départ. Il chante, avec sa simple guitare acoustique, le mal de vivre sans sa compagne des treize dernières années, sans la mère de son tout jeune enfant. Avec des textes sans rimes, des chansons souvent sans refrain : A Crow Looked at Me est un long poème tendre et cruel qui exprime le désarroi du veuf.

Distortion lançait bien cette soirée dense avec quelques images loufoques, succession d’anecdotes racontées plus légèrement qui ont provoqué quelques rires dans la salle. Le ton a changé avec la courte (et plus mélodieuse) Real Death, qui ouvre aussi le dernier album : « Death is real/Someone’s there and then they’re not/And it’s not for singing about/It’s not for making into art. »

Le jeu de guitare est brut mais assuré. La voix, fine et claire, s’y pose comme s’il nous faisait des confidences, l’impression qu’il nous partage ses secrets – songez aux couplets que chante Cohen sur Who by Fire, ce ton-là. Le silence dans la salle, les larmes qui coulent déjà le long des joues.

Les fans reconnaîtront sans doute le dernier quart du concert comme le moment fort de la soirée, alors qu’Elverum interprétait une poignée de chansons inédites, mais en vérité, il n’y a eu ni relâchement ni moments forts dans cette performance. Qu’une longue et émouvante succession de vignettes, de petites fenêtres ouvertes dans la vie de l’artiste, chantée avec des mots qui visent à dire les choses le plus clairement possible, sans faire de style. Tout au long de la soirée sont apparus des souvenirs marquants, celui de l’île où le couple devait faire construire sa nouvelle maison, sur la foudroyante Seaweed, par exemple. Ou l’image du corbeau, dans le titre de l’album, sur la chanson Ravens, mais aussi présente dans le texte des inédites en fin de concert.

Presque tout A Crow Looked at Me y est passé ; ces inédites, elles, s’écoutaient comme l’épilogue de son récit. Pour alléger l’atmosphère, une chanson étrange au début du dernier tiers, avec un vrai refrain qui va à peu près comme suit : « Some people get cancer and die/Some people get hit by a truck and die ». Les rires ont séché quelques larmes. Phil Elverum chante aujourd’hui différemment l’impact sur sa vie du décès de son épouse, allant jusqu’à affirmer, dans une autre inédite : « I don’t want to live with this feeling anymore », le refrain s’articulant autour de deux mots : compost et souvenir.

On approche la fin du concert. Elverum s’est adressé à l’auditoire : « Merci d’avoir écouté. J’imagine que ce sera la seule et unique fois que je chanterai ces chansons ici. Je ne veux plus faire ça… » Il offre une dernière inédite, intitulée Tintin in Tibet, Hergé ayant été une influence sur l’oeuvre de bédéiste de Geneviève Castrée – on peut même distinguer la couverture de l’album en arrière-plan de la pochette de A Crow Looked at Me. « I sing to you/I sing to you, Geneviève/I sing to you/You don’t exist/

I sing to you, though… »

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