FCVQ: un orgue fiévreux pour «La passion de Jeanne d’Arc»

«Renée Maria Falconetti en Jeanne d'Arc
Photo: Gaumont «Renée Maria Falconetti en Jeanne d'Arc

Tous les cinéphiles férus d’histoire du cinéma ont vu le chef-d’oeuvre La passion de Jeanne d’Arc, réalisé en 1928 par Carl Theodor Dreyer. Comme se plut à l’écrire Roger Ebert, quiconque s’intéresse à l’ère du film muet doit connaître le visage de Renée Maria Falconetti, interprète de la martyre de Rouen. Forcément, il y avait quelque chose de grisant, d’émouvant aussi, d’assister à une projection du film sur grand écran. Or, le coup de maître du Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ) fut de s’être assuré vendredi la collaboration de l’organiste de renom Karol Mossakowski, qui, installé au grand orgue Casavant du Palais Montcalm, a proposé un accompagnement fiévreux, à l’image de la performance légendaire de Falconetti.

« Le film de Dreyer est parfait pour l’orgue », confiait l’organiste polonais entre deux répétitions.

« Les clichés qu’on a de l’orgue, ce sont les mariages et les obsèques, ou Le fantôme de l’opéra… Il s’agit d’un instrument qui peut faire peur avec son côté monumental. Pourtant, il est possible d’en tirer d’infinies nuances, d’infinies modulations de sons, du tonitruant jusqu’à l’à peine audible. »

Dons d’improvisation

De par son sujet, bien sûr, mais aussi de par son recours accru aux gros plans, La passion de Jeanne d’Arc réclame à la fois cette dimension « monumentale », qui sied au volet sacré, ainsi que tous les autres attributs plus subtils que recèle l’instrument, lesquels rehaussent les intentions sous-jacentes de mise en scène, de jeu…

« L’orgue Casavant est un superbe instrument, précise le musicien, dont le regard s’allume soudain. Il possède toute une variété de couleurs et de sons propres. Il y a même des cloches ! J’ai repéré où je compte y recourir, dans le film. »

Car il faut savoir que Karol Mossakowski est connu pour ses dons d’improvisation musicale. Il a étudié le film à fond, en a fait un découpage et, à partir d’un canevas qu’il a déjà composé, il laisse libre cours à ses instincts. La passion de Jeanne d’Arc, il l’a souvent accompagné, notamment à Larochelle, en 2016, là où il subjugua l’équipe du FCVQ. Fils d’organiste, Mossakowski a commencé à jouer à 3 ans.

À 26 ans, on le qualifie encore de jeune prodige. Ce qui a l’heur de l’amuser.

« Le plus tôt on comprend que cette expression ne veut rien dire, le mieux on se porte. La musique commande un dévouement sans borne et un travail plus grand encore. Tout y passe. Il faut être passionné, au-dessus de tout, sinon, on peut en mourir. »

Autour du film

Force est de le constater : La passion de Jeanne d’Arc n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Carl Theodor Dreyer, cinéaste danois d’exception, y déploie toute une série de techniques et de procédés qui, s’ils s’avèrent visuellement saisissants (angles outrés, panoplie de travelings, panoramiques verticaux, etc.), n’en demeurent pas moins toujours au service exclusif de la narration. Considéré comme avant-gardiste en son temps, à raison, le film fut réalisé en France à l’invitation de la Société générale des films (SGF). Dreyer venait alors de triompher avec Le maître du logis, et on se l’arrachait. À la SGF, il proposa trois sujets : Marie-Antoinette, Catherine de Médicis ou Jeanne d’Arc — l’histoire veut que la décision eût été prise en tirant à la courte paille.

D’un grand rôle, Dreyer obtint une performance magistrale. Actrice de théâtre, Renée Maria Falconetti est magnifiée par des plans en contre-plongée obtenus, parfois, en perçant des trous dans le sol (tout le décor fut construit en béton afin de récréer de manière aussi réaliste que possible la prison de Rouen). Et si Roger Ebert, des années plus tard, évoqua le visage de la comédienne, c’est parce qu’une bonne portion du film consiste en une suite de gros plans hyperexpressifs de celui-ci. Là encore, à contre-courant des façons de faire d’alors.

Leçon de mise en scène audacieuse, La passion de Jeanne d’Arc constitue aussi un modèle de rigueur dramaturgique. En effet, Dreyer passa un an à éplucher le procès-verbal du procès (document qu’il filma). Cet épisode constitue l’essentiel de la trame alors que Jeanne d’Arc, après avoir remporté maintes batailles contre les Anglais durant la guerre de Cent Ans, est jugée pour hérésie par un clergé français fidèle à l’Angleterre. On sait comment cela s’est terminé.

Poids émotionnel

L’une des meilleures analyses du film fut offerte par Paul Schrader. Critique de cinéma devenu scénariste (Taxi Driver), puis cinéaste (Hardcore), il fut profondément marqué par son éducation calviniste. Dans son ouvrage Transcendental Style in Film : Ozu, Bresson, Dreyer, il écrivit :

« Les compositions et décors de La Passion [de Jeanne d’Arc] ont la même fonction que les visages : ils offrent un environnement expressif dans lequel le spectateur peut participer émotionnellement. Cet environnement permet également au spectateur de lire la psychologie des personnages qui n’est pas nécessairement explicitée dans le film. Les arches fuyantes, chacune avec une ombre séparée, confèrent aux corridors un poids émotionnel propre, et alors que Jeanne avance contre son gré à travers eux elle acquiert ce poids. L’architecture du monde de Jeanne conspire littéralement contre elle ; comme les visages de ses inquisiteurs, les halls, les portiques, les meubles sont sur l’offensive, frappant, fondant sur elle avec leurs angles obliques, l’attaquant avec des morceaux tranchants de noir et blanc. »

Conjugué à la puissance d’évocation de la création de Karol Mossakowski, ce « poids émotionnel » enfla, vendredi soir, puis il enfla de plus belle… Il fallait voir les mains de l’organiste voleter au-dessus des claviers, sa silhouette gracile frémissant, comme en transe. Explosion. Et les fameuses cloches de l’orgue Casavant de sonner le glas. Déjà dressés, les poils des avant-bras et de la nuque se tendirent davantage, du frisson à l’extase.

On dit que de son vivant, Carl Theodor Dreyer ne parvint jamais à se décider sur une musique définitive pour sa Passion de Jeanne d’Arc. Normal : Karol Mossakowski n’était pas encore né.