Disparition d’une sculpture en hommage aux femmes autochtones disparues

«La femme de la nuit», sans visage, de Jacques Newashish, a disparu de la place des Festivals.
Photo: Mario Faubert «La femme de la nuit», sans visage, de Jacques Newashish, a disparu de la place des Festivals.

L’histoire est toute poétique. Et triste. Une sculpture sur bois créée dans le cadre du festival Présence autochtone en hommage aux femmes autochtones disparues et assassinées a elle-même disparu de la place des Festivals, à Montréal, où elle était exposée. L’artiste atikamekw Jacques Newashish, d’abord bouleversé, a finalement sculpté, à la hache et à la scie mécanique, une seconde oeuvre, afin de pouvoir terminer le rituel et la performance qu’il avait imaginés, en faisant brûler sa deuxième, et différente, Femme de la nuit.

Qui est parti avec cet énorme et lourd billot de pin blanc, mi-femme mi-chouette, dans la nuit du 7 au 8 août ? La question n’est pas encore résolue. Mais l’hypothèse la plus plausible pour l’instant, selon Présence autochtone, est que des employés de la Ville, auxquels le festival avait demandé de ramasser les trois ou quatre billots non utilisés, auraient eu le zèle aigu et le geste large. « On est encore en train d’investiguer, a indiqué en entrevue jeudi le directeur de Présence autochtone, André Dudemaine. Les observations faites sur la place des Festivals sont contradictoires. » Selon Anik de Repentigny, chargée de communications pour la Ville, ce serait un responsable de Présence autochtone sur le terrain qui aurait indiqué à l’employé de la Ville de ramasser le totem avec les autres billots. Le cabinet du maire a de son côté présenté ses excuses à Présence autochtone, parlant « d’un incident malheureux qui touchait toute la communauté de Montréal », d’après le festival.

Signes et résilience

« Nous, comme autochtones, très souvent, on se dit — et ça fait partie de notre façon de voir les choses — que rien n’arrive pour rien, explique M. Dudemaine. Et on pense que la disparition d’une oeuvre dédiée aux disparues signifie qu’il y a encore beaucoup de forces de destruction autour de nous. » Pour le directeur comme pour l’artiste Jacques Newashish, il était alors particulièrement important de passer par-dessus la colère, le désarroi et la tristesse. En une journée, l’artiste a donc modelé une nouvelle oeuvre, « pas la même, il fallait que c’en soit une autre », souligne M. Newashish, afin de pouvoir faire le cérémonial du feu prévu avec les femmes autochtones et le public. « Ainsi, c’est une réelle résilience, croit M. Dudemaine. Le rituel du feu ne vise pas à brûler l’oeuvre, précise-t-il, ni à la faire disparaître en la réduisant en cendres, mais à la calciner : elle garde sa forme, transformée, noircie et rongée par endroits par les flammes. Le feu, qui est aussi un événement purificateur, vient achever l’oeuvre. »

Peintre et sculpteur incluant le rituel, le cérémonial et la performance dans ses oeuvres, Jacques Newashish abordait artistiquement pour la première fois le sujet des femmes autochtones disparues. « Le but, c’était de parler de ces femmes qui subissent des violences, celles qui, comme ma sculpture, vivent dans la noirceur, a précisé l’artiste au téléphone. C’était un oiseau de nuit, avec un visage de femme sans traits, neutre. Je me suis inspiré des images sur les réseaux sociaux de femmes autochtones sans visages. Il y a tellement de ces visages qu’on ne sait pas où ils sont… Malheureusement, maintenant, on entend très peu parler de ces femmes disparues. On parle de la commission d’enquête. OK, c’est bien, mais c’est aussi ce que la sculpture qui disparaît démontre », cet oubli des individualités, des victimes mêmes.

Sa deuxième sculpture, elle, qui a été taillée, par la force des choses, plus rapidement, avait un visage… « On a vécu une belle soirée, avec le cérémonial. Il fallait le faire. C’est important, ça aussi. » Pour M. Newashish, tout est symbolique, tout est signe. « Cette oeuvre qui a disparu, on ne sait pas où… poursuivait-il. C’est impensable. C’est un sacrilège. Alors qu’on voulait se réunir pour dénouer le sacrilège que vivent ces femmes-là. Il ne faut pas oublier. C’est ce que m’a appris la sculpture qui disparaît : le plus gros sacrilège, c’est prendre une autre vie, et faire ce qu’on veut avec. C’est ça le pire. »

Le risque de l’art public

Plus tôt cette semaine, l’oeuvre Ciel et Terre de David James, une balle d’acier inoxydable de 1130 kilos, a disparu du site extérieur du Musée des beaux-arts de Sherbrooke, et s’est retrouvée… dans la rivière Magog. Si dans ce cas le vandalisme est en cause, une question revient : ne doit-on pas s’attendre, quand on fait de l’art public, à ce que les risques d’altération des oeuvres soient plus élevés ? « Je répondrais un tout petit oui, avance le directeur de Présence autochtone, André Dudemaine. Je me souviens aussi d’une oeuvre d’Armand Vaillancourt qui avait été prise par des voleurs de métaux. C’est sûr qu’en extérieur, en art public, il y a toujours un risque ou une possibilité de dérangement. Même si on fait un concert extérieur, il faut l’arrêter s’il y a un orage. Il faut minimiser ces risques le plus possible. Et penser aussi aux enjeux de sécurité publique, essentiels. Mais pour nous, la leçon de la disparition de La femme de la nuit, c’est qu’il faut aussi respecter l’intégrité des oeuvres elles-mêmes. »
1 commentaire
  • Raymond Labelle - Abonné 11 août 2017 10 h 08

    Disparition d’une sculpture en hommage aux femmes autochtones disparues.

    Triste mise en abyme.