Retour vers l’authenticité

Nombreux sont les humoristes qui rient de leurs faiblesses, se moquent de leur image, déboulonnent leur propre personnage, comme les Phil Roy (notre photo), Simon Gouache et Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques.
Photo: Patrick Saint-Martin Nombreux sont les humoristes qui rient de leurs faiblesses, se moquent de leur image, déboulonnent leur propre personnage, comme les Phil Roy (notre photo), Simon Gouache et Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques.

Selon Louise Richer, directrice de l’École nationale de l’humour, lorsque François Bellefeuille, Louis-José Houde, Mike Ward, Martin Petit, Laurent Paquin et Charles Deschamps ont fondé Le Bordel Comédie Club au printemps 2015, ils écrivaient une nouvelle page de l’histoire de l’humour francophone au Québec. S’inspirant des comedy clubs à l’américaine, les six humoristes proposaient tant à la relève qu’aux humoristes établis un espace pour tester leur matériel.

Ainsi, plusieurs fois par semaine, le Bordel Comédie Club propose un spectacle d’une heure et demie au cours duquel cinq humoristes font un retour aux sources : du stand-up dans sa plus pure expression dans une salle intime.

Du côté anglophone, la tradition existe depuis une trentaine d’années puisque c’est en 1979 qu’Ernie Butler fondait le Stitches, dans la rue Crescent, devenu par la suite le Comedy Nest, situé dans la rue Bishop avant de se retrouver au troisième étage de l’ancien Forum.

« On fait un retour vers l’art amateur, explique Christelle Paré, chercheuse postdoctorale au Centre for Comedy Studies Research (Brunel University London). Avec l’explosion des soirées d’humour depuis une dizaine d’années à Montréal, il y a une redéfinition du contact avec le public ; il n’y a plus de filtre, plus besoin de mise en scène : c’est direct ! C’est aussi un retour à la prise de risques, à quelque chose qui n’est pas calculé, filtré, passé entre les mains de trois ou quatre personnes. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques

Nombreux sont les humoristes qui, depuis moins d’une dizaine d’années, rient de leurs faiblesses, se moquent de leur image, déboulonnent leur propre personnage, comme les Phil Roy, Simon Gouache et Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques.

« C’est ça, le stand-up, c’est d’être le plus vrai possible. Et c’est cette vérité-là que les gens veulent. Plus les humoristes sont vulnérables, plus ils parlent de choses que l’on vit, mettent des mots sur des sentiments qu’on a de la difficulté à gérer, plus on s’identifie à eux. L’une des belles choses de l’humour, c’est qu’il permet cette mise à distance qu’on fait de nos vies », croit Christelle Paré.

Ce désir d’authenticité ne serait pas qu’un effet de mode, mais également le résultat de la formation reçue à l’École nationale de l’humour. « Je n’avais pas compris, il y a 30 ans, à quel point la démarche est introspective. C’est en sachant qui tu es que tu te singularises. Ton personnage humoristique est souvent une hypertrophie d’un ou de plusieurs aspects de ta personnalité », explique Louise Richer.

On s’est plaints pendant des années que tout le monde était pareil. Or, la multiplication des plateformes a créé une effervescence au niveau de la diversité.

Vers d’autres réseaux

Du côté des humoristes de la relève, on sent non seulement une envie d’authenticité, mais aussi celle de pouvoir faire de l’humour sans compromis et de ne plus être dans l’obligation de suivre le parcours classique. On l’a bien vu lorsque Guillaume Wagner, Virginie Fortin, Adib Alkhalidey et le duo Sèxe illégal ont mis sur pied le festival d’humour alternatif Dr. Mobilo Aquafest en 2016.

« On s’est plaints pendant des années que tout le monde était pareil, se souvient Louise Richer. Or la multiplication des plateformes a fait en sorte que cela a créé une effervescence au niveau de la diversité. Il y a une révolution dans les stratégies de production. Il y a de plus en plus d’autoconduction ; les humoristes mènent leur carrière et créent des événements en marge des événements plus gros et plus connus. Ce n’est plus seulement entre les mains de quelques décideurs ou diffuseurs. Le MiniFest, le Dr. Mobilo Aquafest : ces initiatives-là de production menées par des artistes font en sorte qu’on a des porte-voix qu’on n’avait pas ailleurs. Les plateformes et les événements se multiplient et donnent lieu à une multiplicité de couleurs. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Louise Richer (au centre)

« Ce que les étudiants me disent, c’est qu’ils voient les autres possibilités qui s’offrent à eux, qu’ils n’ont plus nécessairement le goût de faire le gala Juste pour rire. Ce n’est plus la consécration pour eux ; il y a d’autres modèles de réussite et d’autres façons de gagner sa vie », témoigne Julie Dufort, doctorante en science politique et enseignante à l’École nationale de l’humour.

Un autre élément qui vient changer la donne quant au parcours des jeunes humoristes, ce sont les réseaux sociaux, qui servent de relais entre les différentes plateformes et permettent une plus large diffusion des contenus. « Beaucoup se servent des réseaux sociaux pour les jeunes, tous ont des stratégies différentes. Ce qui a permis à Rosalie Vaillancourt de démarrer sa carrière, c’est sa websérie Rosalie, qu’elle a coécrite avec Charles-Alex Durand, où elle donnait des trucs pour se débarrasser de son chum », rappelle Julie Dufort.

Le pouvoir du petit écran

Louise Richer note que le parcours du diplômé de l’École nationale de l’humour a considérablement changé ces dernières années. Et la télé y serait pour quelque chose. « Avant, c’était le parent pauvre de la comédie. Là, tu vois des Martin Petit [Les pêcheurs], des Martin Matte [Les beaux malaises], Like-moi ! de Marc Brunet : tout à coup, on a de la comédie de qualité. Il y a eu un souffle qui a généré un nouveau respect envers la comédie », croit Louise Richer.

La directrice de l’École nationale de l’humour poursuit : « La séquence de la carrière a complètement changé : avant, tu faisais ton show, ensuite de la télé. Là, t’as Phil Roy qui anime ALT à Vrak ; d’ailleurs, ce qui se fait à Vrak le soir, c’est très important. Les morceaux de la séquence peuvent être inversés, ce qui fait une segmentation du marché. Les jeunes suivent les jeunes humoristes parce qu’ils ont une chaîne à eux. Ils vont quand même aimer Louis-José Houde et Martin Matte, mais ils vont capoter sur Jay Du Temple, Katherine Levac, Mehdi Bousaidan, Sam Breton, des phénomènes de la cohorte 2013. »

Je sens chez eux une volonté d’expliquer ce qu’ils font, de réfléchir à leur démarche, à leur art, de faire comprendre que ce n’est pas qu’une joke

Pour sa part, Julie Dufort remarque que les humoristes de la relève réfléchissent davantage sur leur métier : « Je sens chez eux, je pense entre autres à Philippe-Audrey, avec qui j’entretiens une correspondance sur Facebook depuis cinq ans, une volonté d’expliquer ce qu’ils font, de réfléchir à leur démarche, à leur art, de faire comprendre que ce n’est pas qu’une joke. Si les jeunes sont capables d’expliquer tout ça, ça aura une plus grande résonance dans la recherche, dans la critique, dans les médias, dans le public. »

« Il y a énormément de choses qui se passent dans l’industrie sur le plan des stratégies de production et de diffusion, des contenus. On vit dans un âge d’or de la création, de la débrouillardise et de l’exploration, c’est extraordinaire ! » résume Christelle Paré.

Pour découvrir la relève à Montréal

Le Bordel Comédie Club : 312, rue Ontario Est

L’Étage (Medley Simple Malt) : 6206, rue Saint-Hubert

Broue Pub Brouhaha Rosemont : 5860, rue De Lorimier

Abreuvoir Bar et Terrasse : 403, rue Ontario Est

Comedy Nest : 2313, rue Sainte-Catherine Ouest

1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 29 juillet 2017 15 h 57

    Je remarque avec plaisir

    que Juste pour rire perd des plumes,ce qui permettra au boss de faire de la politique
    réservée aux riches qui seront critiqués par des humoristes parlant des vraies affaires
    historiques, sociales et politiques aux bénéfices du bien-être de tous.