À nous la rue, une rencontre singulière entre des artistes itinérants et un public non captif

À nous la rue prend toutes sortes de formes… et de couleurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À nous la rue prend toutes sortes de formes… et de couleurs.

Pour son 375e anniversaire Montréal se targue d’accueillir à compter de vendredi soir le plus grand événement d’arts de la rue en Amérique du Nord, À nous la rue. Tour d’horizon d’une discipline éclatée.

Il est loin le temps où les arts de la rue étaient surtout synonymes d’amuseurs publics. Des Géants de Royal de Luxe qui ont impressionné récemment les Montréalais aux déambulations à échelle humaine, la discipline ratisse très large. Difficile à épingler, elle englobe une multitude de démarches faisant appel à diverses formes, du cirque à la pyrotechnie, pour redessiner notre rapport avec l’espace public et se rapprocher du spectateur.

Mais toute activité artistique campée sur le pavé ne relève pas du genre, juge Ney Wendell, professeur à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, joint dans son Brésil natal, où il a mené avec ses étudiants montréalais une « très belle expérience » de théâtre de rue dans un quartier pauvre de Salvador. « Le théâtre de rue est un spectacle né spécifiquement à partir des éléments de la rue, lié à l’occupation de cet espace. Son esthétique est flexible », marquée par l’itinérance.

Amorcé « avec toutes les révolutions des années 1960 », ce mouvement d’occupation de l’espace public par les créateurs connaît un nouvel essor depuis les années 2000 à travers la forme de la performance, ajoute Ney Wendell. D’où une grande diversité des démarches en arts de la rue. « La performance mélange tous les arts, l’installation, l’exploration corporelle de la danse, les personnages du théâtre, la musicalité. Et avec [l’apport] de la technologie, on commence à voir des types de spectacles qu’on n’avait jamais vus, mélangeant projections, acteurs, équipements sonores » sophistiqués…

Du côté français

Les arts de la rue se sont beaucoup développés en Europe, et notamment dans l’Hexagone. « C’est un courant artistique extrêmement fort : aujourd’hui, en France, il y a dix centres nationaux des arts de la rue, une école ; et la discipline est reconnue par le ministère de la Culture », confirme Lucile Boissonnet, artiste associée à Ilotopie. Fondée dans les années 1980 — à l’instar de plusieurs grandes compagnies hexagonales —, Ilotopie promène sur Saint-Denis, jusqu’au 11 juillet, son classique et très visible show déambulatoire, Les gens de couleur, une « parabole sur le droit à la différence et le prosélytisme ».

À quoi ressemblent les tendances actuelles en arts de la rue ? Son compatriote Rémi Allaigre note l’émergence actuelle de très petites formes. « Pas mal d’artistes se mettent à inventer des spectacles intimistes, disons dans une caravane ou pour une seule personne derrière un paravent… Des formes qui touchent moins de monde, mais qui les touchent peut-être mieux », qui se diffusent plus facilement. Car cette tendance est sans doute une conséquence du phénomène inverse : l’existence de spectacles à grand déploiement très coûteux. Des productions rendues tellement imposantes que, depuis quelques années, certains gros festivals de théâtre de rue français « n’ont pas d’autre choix que de faire payer les spectateurs » pour pénétrer dans une place publique fermée. Une situation compréhensible mais « regrettable », la gratuité étant l’une des caractéristiques de base d’une discipline par ailleurs très plurielle.

« Il y a une certaine institutionnalisation qui fait qu’il faut toujours inventer des formes nouvelles, au plus près du public. » Pour le directeur artistique de la compagnie Transe Express (qui ouvre À nous la rue avec son show aérien et musical Lâcher les violons, à la place Jacques-Cartier), l’important est surtout de conserver l’essence des arts de la rue : aller toucher les gens dans leur quotidien, là où les artistes ne sont pas attendus. « Ce sont des spectacles qui doivent leur public uniquement au fait d’avoir réussi à haranguer le passant et à le faire s’arrêter. Je pense que c’est cet esprit-là qu’il ne faut pas perdre. »

Un boom ponctuel

Le portrait des arts de la rue paraît bien différent au Québec. D’abord, la période de présentation de cet art saisonnier y est forcément beaucoup plus courte. « Les festivals ont tous lieu durant [les deux mêmes mois], donc il faut choisir, explique Chantal Jean, directrice de production d’À nous la rue. C’est assez difficile pour une compagnie de théâtre de rue ici. Il n’y a pas souvent d’aide à la création dans cette discipline. »

Afin de susciter des productions québécoises, l’événement a donc invité les troupes locales à lui soumettre un projet. Quinze nouveaux spectacles ont ainsi bénéficié d’une aide financière, dont certains ont été repêchés ensuite ailleurs. « On a fait un démarchage auprès de certains festivals pour être sûr que ces spectacles aient une pérennité. »

Sinon, en dehors de cet élan ponctuel engendré par le 375e anniversaire de la métropole, peu de compagnies se lancent « dans la création de productions d’une certaine ampleur dans l’espace public, puisqu’il n’y a pas de gros marché au Québec », déplore Philippe Gauthier, directeur artistique du Festival de théâtre de rue de Lachine. « On peut compter deux ou trois productions par an dans la province. Et souvent, ce qui tourne le plus, ce sont les propositions [tirant] sur l’animation de rue qui vont bien s’intégrer dans le contexte de fêtes populaires, de festivals. Le milieu où il se fait un peu plus de projets, c’est celui de la danse, avec le programme Jouer dehors. » Pour les démarches théâtrales axées sur un contenu fort ou à texte, « c’est plus difficile. »

Le cofondateur de la manifestation qui aura lieu fin août explique cette rareté de création en arts de la rue par un financement qui « manque cruellement » et par le déficit de possibilités de diffusion. À l’exception de quelques événements comme les Escales improbables ou le gros happening du Carrefour international de théâtre de Québec, Où tu vas quand tu dors en marchant… ?.

« On est en retard si on se compare à l’Europe, regrette Gauthier. Ici, tout est un peu à créer. Mais on a tellement de talent ! Je suis convaincu que si on garantissait aux artistes 12 ou 15 représentations, avec un certain fonds en partant, [le domaine] se développerait énormément. »

À nous la rue

À nous la rue propose du 7 au 29 juillet quelque 800 prestations gratuites, offertes par une cinquantaine de troupes provenant de huit pays. L’événement, qui fait partie des fêtes du 375e, se tient un peu partout dans la ville, mais surtout dans le Quartier latin et sur la place des Festivals, et plusieurs spectacles sont associés à des festivals existants, tel Montréal complètement cirque. La programmation inclut cinq gros événements, dont le premier, les vendredi 7 et samedi 8 juillet, est l’oeuvre de la troupe française Transe Express. Sur la place Jacques-Cartier, dans le Vieux-Montréal, le spectacle Lâcher les violons intégrera acrobatie, musique rock et classique, percussions, en une « parade déjantée et hors du temps », selon les organisateurs.

Parmi les autres grands événements, la troupe espagnole Xarxa Teatre proposera le 15 juillet sur la place des Festivals un spectacle inspiré de l’oeuvre du poète valencien Ausiàs March, rythmé par des feux d’artifice, et les 21 et 22 juillet Les plasticiens volants de France proposeront de monumentales sculptures gonflables illuminées qui voleront au-dessus de la rue Saint-Denis.
1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 7 juillet 2017 07 h 47

    la rue un endroit prévilégié

    Que de souvenirs, la rue n'est-elle pas depuis toujours l'espace prévilégiés, ce qui est triste ce sont ces gens qui vivent repliés sur eux-memes et qui n'en acceptent pas les inconvénients, quel deuil pour le peuple et surtout pour les plus jeunes, toute cette musique de perdue , tous ces pas de dance ignorés, ces piécettes de theatre ignorées, une sociétée peut- elle survivre , sans l'émergence de ces manifestations, si elle ne se fait pas en douceur elle se fera un jour violemment, voila mon opinion et ce que j'ai appris très jeune