La vie en perruque et talons hauts

Le public québécois prend de plus en plus goût à voir des hommes habillés en diva danser, chanter et lancer des gags assassins.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le public québécois prend de plus en plus goût à voir des hommes habillés en diva danser, chanter et lancer des gags assassins.

Porte-étendard du monde gai depuis des décennies, la drag queen prend, lentement mais sûrement, sa place dans la culture populaire, signe d’un plus grand rejet des normes de genre. Et c’est en partie grâce au succès du concours télévisé RuPaul’s Drag Race.

Il est 20 h et le bar Cocktail, club du Village gai, est rempli. Certains ont réservé leur table, et pour le simple curieux, il est difficile de trouver un endroit où s’asseoir pour bien voir l’écran géant qui surplombe la scène. Ces dizaines de personnes sont là pour la projection d’un épisode de la 9e saison de la téléréalité RuPaul’s Drag Race, un concours de drag queens produit sur le modèle de séries à éliminations et diffusé au Canada sur OUTtv, une chaîne spécialisée consacrée aux contenus relatifs à la communauté LGBTQ.

Lorsque commence l’émission, on crie, on applaudit et on récite les répliques caractéristiques que déclame à l’écran la célèbre drag queen américaine RuPaul, en robe à paillettes et en perruque bouffante. On vient pour vivre ce moment de télévision en groupe. Lorsqu’on est seul dans son salon, l’énergie n’est évidemment pas la même.

La série est suivie par des millions de personnes ; une tournée de spectacles mettant en vedette ses participantes a même été créée : la Werq The World Tour. Celle-ci s’arrêtait au Théâtre Berri samedi soir.

Les artistes drag d’ici aussi vivent actuellement un petit moment de gloire. Ce printemps, la docusérie Ils de jour, elles de nuit, diffusée sur ARTV, suivait le parcours de six artistes de la scène québécoise. Le public québécois prend de plus en plus goût à voir des hommes habillés en diva danser, chanter et lancer des gags assassins.

Troubler le genre

Michael A. Gilbert, alias Miqqi Alicia Gilbert, est professeur de philosophie à l’Université York de Toronto. Il est aussi un des travestis (« cross-dresser », en anglais) les plus visibles et volubiles au Canada. Pour lui, RuPaul et ses « girls » font un travail non négligeable pour la communauté trans. « Ce que font RuPaulet les autres vedettes drag qui sont des artistes du divertissement, explique le professeur, c’est une désensibilisation, dans le sens qu’elles dédramatisent une réalité qui peut être inconnue pour certaines personnes. »

M. Gilbert, 71 ans, a senti le besoin de présenter publiquement Miqqi Alicia, son alter ego femme, il y a près de 25 ans. La communauté travestie, surtout constituée d’hommes hétérosexuels, avait besoin d’un porte-parole. À ne pas confondre, donc, avec les drag queens.

« La binarité des genres est très stricte, ajoute-t-il. L’émission permet de montrer deux choses importantes : d’abord, la ligne entre féminin et masculin est mince. Même si c’est complètement caricatural et parfois surfait. Et puis, ça démontre parfaitement que le genre est une performance. Moi, lorsque je m’habille en femme, je marche, je parle et je me tiens différemment. Ce sont des attributs des rôles qui viennent avec notre genre. »

Une porte-parole

Dans les années 1980, lorsque RuPaul Andre Charles commence à se produire sur scène, il voit le drag comme une démarche punk, une façon d’exprimer une critique sociale. « Un instrument de résistance », commente l’artiste dans une entrevue du dernier numéro du magazine The Atlantic, RuPaul Gets Political. « Cela a toujours été une déclaration politique », peut-on lire dans la publication américaine.

Rita Baga est une des drag queens qui ont participé au tournage de Ils de jour, elles de nuit. Exubérante, elle est l’une des vedettes de la scène du Village. Son interprète, Jean-François Guevremont, est directeur de la programmation et des ressources humaines chez Fierté Montréal. Incarner Rita vient avec une certaine part de responsabilité, croit-il. « Je le dis souvent : les manifestations du Stonewall Inn [survenues en 1969 à New York et ayant donné naissance au mouvement pour les droits des personnes LGBTQ] ont été déclenchées par les personnes trans de couleur et les drag queens. » Informée et politisée, Rita Baga profite du micro qu’elle a entre les mains du mieux qu’elle peut. « Je ne me gêne pas pour passer des commentaires sur l’actualité dans la communauté ou en dehors. On a une tribune, il faut en profiter. »

Simon Marceau-Houle, âgé de 24 ans, est une nouvelle drag. Son personnage s’appelle Petula Claque et est né il y a une dizaine de mois. Le jeune homme reconnaît le chemin parcouru par RuPaul. « La Drag Race a déstigmatisé un certain nombre de choses, affirme-t-il. RuPaul s’est battue en maudit pour avoir sa notoriété ! »

Petula Claque n’est pas encore assez mûre pour affirmer haut et fort des critiques sur scène, croit M. Marceau-Houle. « La drag queen est un peu la porte-parole des hommes gais », ajoute l’artiste. Ce qu’il aimerait, c’est que son personnage puisse mettre en lumière certaines des contradictions qu’il observe, véhiculées par une société patriarcale dans laquelle les gais sont aussi prisonniers. « On est une des communautés qui aiment le plus se scinder elles-mêmes. On dirait qu’on prend beaucoup de la haine et des préjugés qu’on subit du monde extérieur et qu’on se les renvoie à nous-mêmes. »


Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le bar Cocktail, dans le Village, permet aux adeptes de la téléréalité de venir assister à l’émission grâce à l’installation d’un écran géant.
1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 29 mai 2017 08 h 09

    les genres quelle question tabou inutille

    Se pourrait-il que la féménité des hommes soient de moins en moins taboue, que les gens sont de moins en moins préocupés par les notions de genres, qu'un officier, quelle qu'il soit, doit transcender les notions de genres, enfin que le monde évolu, que certains ne seront plus sacrifiés inutillement