«Love Is Love», ou le mariage des genres selon Jean-Paul Gaultier

On parle de «tenues» plutôt que de robes, parce qu’en matière de vêtement, Gaultier n’érige aucun mur, il est bi, inter et multi.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir On parle de «tenues» plutôt que de robes, parce qu’en matière de vêtement, Gaultier n’érige aucun mur, il est bi, inter et multi.

Depuis 1940, le bouquet final dans les défilés de haute couture, c’est la mariée. Christian Dior a lancé le rituel, et même l’indomptable Jean Paul Gaultier respecte la tradition à la lettre — tout en lui ajoutant la couleur qu’on lui connaît. Lorsque j’ai rencontré Thierry-Maxime Loriot, le commissaire de Love Is Love : le mariage pour tous selon Jean Paul Gaultier, alors en plein montage de l’expo qui débute au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), je n’ai pas pu cacher ma surprise de constater que, pour un designer qui ne fait rien comme les autres, ses créations nuptiales étaient d’un blanc plutôt sage. L’ex-mannequin au regard bleu espiègle a bien sûr bondi...

« C’est pas correct de dire ça ! C’est pas juste du blanc. Il y a crème, ivoire, blanc craie, poussière. Il y a toutes sortes de blancs », a-t-il lancé, froissé, mais juste un tantinet. Et le complet, dans le coin ? « C’est beurre ! » confirme Tanel Bedrossiantz, muse et fidèle collaborateur du couturier depuis 32 ans, juché au sommet du gâteau de mariage sur lequel seront exposées les tenues nuptiales.

« Tenues » plutôt que robes, parce qu’en matière de vêtement, Gaultier n’érige aucun mur, il est bi, inter et multi. Défenseur du mariage gai et de l’égalité des droits, le couturier est le premier à avoir créé des tenues de mariage de haute couture pour les hommes.

En 2004, il défilait pour le bouquet final de sa collection « Le mariage homosexuel » en compagnie de Tanel.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Modèle «La mariée», issu de la collection Paris-Brest

La Hussarde

Son mari travaillait justement à préparer la Hussarde, une extravagante robe de taffetas composée d’une jupe-manteau coloniale en velours de soie tournée à l’envers et d’un bustier en bijoux de cristaux. Thierry-Maxime tenait à tout prix à ce que cette mariée amérindienne soit la figurine au sommet de cet immense gâteau de noces étagé de couples homos, hétéros, interculturels et interraciaux.

Pour la petite histoire, les communautés autochtones de l’Amérique précoloniale appelaient « berdaches » ceux qui naissaient avec le troisième sexe, c’est-à-dire qui n’étaient ni homme ni femme.

Ces êtres bispirituels étaient autorisés à se marier jusqu’à ce qu’en 1870 les fonctionnaires américains en décident autrement. « Les Premières Nations ont été les plus avant-gardistes, en fait ! dit Thierry. J’aime faire des expos différentes qui ont un contexte social. Sinon, ç’a l’air du Salon de la mariée. »

Lui et Jean Paul Gaultier étaient décidément faits pour s’entendre.

Cette alliance est des plus heureuses car, en cinq ans, plus de deux millions de visiteurs ont pu voir de près les créations de haute couture de l’enfant terrible de l’industrie, depuis que l’exposition La planète modede Jean Paul Gaultier, créée par le MBAM, est partie défiler à travers le monde. Un record pour une exposition de mode.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Jean Paul Gaultier a insufflé un vent de fraîcheur dans ce milieu plutôt coincé.

L’installation Love Is Love (un clin d’oeil au discours d’Obama lorsqu’il a annoncé la légalisation du mariage homosexuel aux États-Unis) est inédite et propose 35 tenues de mariés (humoureusement baptisées To Bi or Not to Be, Bi My Baby, ou encore Jamais avant le mariage), réalisées entre 1991 et 2017.

Cette deuxième étape de l’expo est donc l’attendue finale nuptiale.

« Un défilé dure entre 17 et 22 minutes et jamais on ne peut voir tout le travail derrière les vêtements de haute couture, souligne Thierry en s’approchant d’une tenue portée par Nicole Kidman. Chaque pièce demeure 30 secondes sur le podium et, même assis au premier rang, tu ne peux pas voir tous ces détails. Alors, c’est extraordinaire de pouvoir observer tout ça de près. »

Il prend entre ses doigts la fine mousseline de soie qu’a enfilée l’actrice australo-américaine pour le Vogue américain. Au bas de cette robe d’une dentelle tissée de perles de verre et de bijoux de corail est signé « Manufacture de broderie Jean Paul Gaultier » dans la même dentelle perlée.

La création a nécessité 480  heures de travail. « C’est de la folie. Il y a des petites mains qui passent plus de temps à fabriquer une robe de haute couture qu’une sculpture ou une peinture, dit Thierry-Maxime, encore touché par la portée de cet art. Je crois que l’émotion qu’on peut ressentir devant une création de haute couture peut être la même que devant une oeuvre d’art. »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Devant chaque tenue près de laquelle nous passons, il s’arrête pour montrer un plissé fait à la main dans le tulle, la finesse du tissu diaphane d’un body garni de cristaux, la délicate découpe d’un millefeuille d’ailes d’ange (« Oui, c’est vraiment comme ça que ça s’appelle »).

Un gars de Québec vivant aujourd’hui à Montréal, Thierry a beau flirter avec la haute en concevant cette expo, il s’est demandé ce qu’il pourrait faire pour toucher des visiteurs qui ne connaissent rien à la mode.

Avec, en tête, son père, avocat de profession. C’est pour lui qu’il a extirpé des archives de Jean Paul Gaultier la robe-pull irlandais en laine pure tricotée à la main et le chandail Je t’aime pour le marié — couleur moutarde pâle. « Mon père aime ça, savoir comment les choses sont faites. Ma mère tricote, alors, en voyant ça, je me suis dit qu’elle allait tout lui expliquer. »

Le bouquet de la mariée

Alors que Thierry retournait au montage, Tanel, descendu de son piédestal, déposait un plumeau Swiffer — jaune — sur une table. J’avais une petite idée de son utilité, mais sait-on jamais. C’est avec ça que vous époussetez les robes ? « N-o-n ! Non. Ça, c’est le bouquet de la mariée ! » a-t-il lancé à la blague, complice, en le plaçant sur la poitrine du mannequin.

En quittant le prêt-à-porter pour la haute couture il y a 20 ans, Jean Paul Gaultier, qui a gainé Madonna, a insufflé un vent de fraîcheur dans un milieu plutôt coincé, avec son humanité et son amour pour tous les types de corps : filiformes, enrobés, pluriels. La différence, il l’embrasse plutôt que de la discriminer. Il l’encourage, même.

Love est peut-être love, mais certaines amours différentes sont encore un peu taboues.