Le centre d’art Le Livart devant le tribunal

Le modèle d’affaires du centre d’art Le Livart est plus proche de la fondation à but non lucratif que de la galerie commerciale.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le modèle d’affaires du centre d’art Le Livart est plus proche de la fondation à but non lucratif que de la galerie commerciale.

Le Livart, centre d’art nouveau genre, vit des premiers mois bien paradoxaux : une exposition inaugurale médiatiquement tapageuse (la Biennale de Montréal) qui n’a finalement pas eu lieu, des activités discrètes depuis ce premier couac et, maintenant, une poursuite judiciaire dans les bras. Trop bruyant, aux oreilles de ses voisins immédiats. L’affaire, si elle crée jurisprudence, nuira aux activités d’autofinancement des organismes culturels.

Six mois après son ouverture, cette galerie dotée de studios pour artistes et d’un sous-sol multifonctionnel est appelée mercredi à se défendre en cour. Au criminel, pour outrage au tribunal. Des plaintes de bruit et des allégations de non-respect d’une entente l’ont conduite à ce stade.

Le modèle d’affaires du Livart, plus proche de la fondation à but non lucratif que de la galerie commerciale, repose sur la location d’espaces et des revenus tirés des cours qui s’y donneraient. Il possède aussi la noble mission de donner un nouvel usage à du patrimoine religieux. Le Livart est né de la conversion du presbytère et du couvent qui appartenaient au sanctuaire du Rosaire et de Saint-Jude des Dominicains, rue Saint-Denis. À noter qu’un spa occupe l’ancienne église et que d’autres parties du complexe sont devenues des logements.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Ce sont deux résidents, Daniel Tordjman-Goodfellow et Andrea Roy, un couple déjà pris dans le passé dans un différend avec la Régie du logement pour avoir affiché son appartement sur Airbnb, qui sont à l’origine du litige. À l’orée du processus judiciaire, les plaignants ont préféré ne pas répondre aux questions du Devoir.

Une cour intérieure

Selon la propriétaire du centre d’art, Cindy Tessier-Trudeau, tout remonte à un malentendu autour de la cour intérieure du Livart, située sous l’appartement des Goodfellow-Roy. « Ils voulaient construire une terrasse à quelques centimètres du sol. Je n’aurais pas pu jouir de la cour », commente-t-elle. Jusque-là, les relations étaient cordiales, toujours selon Mme Tessier-Trudeau, qui aurait fait visiter le chantier du Livart à ses futurs voisins, quelque part au printemps 2016.

Cindy Tessier-Trudeau affirme avoir procédé selon les règles de l’art. Une firme de consultants en acoustique aurait même été engagée pour tester la salle multifonctionnelle. « Même avec le volume au maximum, on n’entendait rien de la rue », assure Mme Tessier-Trudeau.

Elle et son conjoint, qui ont investi 2,5 millions de dollars dans l’aventure, ont dû s’ajuster au certificat d’occupation livré par l’arrondissement, plus restreint que ce à quoi ils s’attendaient. Le document municipal autorise des activités communautaires ou socioculturelles, une galerie d’art et des ateliers. Le reste, selon ce qu’a compris Mme Tessier-Trudeau, est tenu à « un usage accessoire et donc lié aux activités principales ». La location d’espaces indépendante ne serait pas permise.

Le montage financier du Livart aurait été soutenu par quelques fonds publics, notamment ceux liés au rayonnement de la métropole (100 000 $) et aux PME (25 000 $).

Selon les données fournies par le service de presse du Service de police de la Ville de Montréal, les premières plaintes pour bruit auraient été déposées dès le mois de janvier 2016.

C’est en décembre qu’une demande d’ordonnance d’injonction provisoire a mené une première fois les parties devant un juge. L’entente signée alors imposait plusieurs engagements au Livart, dont celui de « cesser tout événement intérieur ne correspondant pas aux usages et usages accessoires permis par l’arrondissement et par le certificat d’occupation ».

L’outrage au tribunal découle du non-respect de cette entente.

Un don du ciel

Pour Christine Gosselin, conseillère d’arrondissement du district Jeanne-Mance, le Livart est « un don du ciel » par sa double mission de donner une nouvelle fonction à un bâtiment religieux et de revitaliser une artère commerciale en déclin. « Il y a un effondrement de la vente de détail qui nuit beaucoup. Il est urgent de repenser la fréquentation de la rue, dit-elle. Les propriétaires du Livart sont très jeunes, les architectes aussi [la firme Shed]. Chaque fois que je m’y suis rendue, j’ai trouvé une clientèle jeune, qui peut-être ne fréquentait pas la rue Saint-Denis. »

L’élue de Projet Montréal estime cependant que le Livart devra refaire une partie de son exercice pour arriver à faire comprendre l’ensemble de sa vocation.

À Culture Montréal, on estime qu’il est primordial que le modèle proposé par ce centre d’art soit soutenu. Valérie Beaulieu, directrice de l’organisme non partisan qui vient de célébrer ses 15 ans (au Livart !), considère que louer des espaces à d’autres fins est une habitude courante dans les institutions culturelles. « Ce qui nous préoccupe, c’est que ça se retrouve devant les tribunaux. On a peur que ça fasse jurisprudence et que ça nuise au Livart et à tout le monde. »

Après ce premier procès au criminel, prévu jusqu’à vendredi, le Livart devra se battre au civil. Les questions de fond seront débattues à ce moment. Cindy Tessier-Trudeau s’attend à un procès plus tard dans l’année.

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