L’art comme prescription médicale

Les œuvres des Impatients exposent, sans artifice, leur beauté hors-norme, preuve d’une catharsis que seule permet l’expression artistique.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les œuvres des Impatients exposent, sans artifice, leur beauté hors-norme, preuve d’une catharsis que seule permet l’expression artistique.

Depuis 25 ans, des centaines de personnes trouvent refuge chaque semaine dans les ateliers des Impatients. Un quart de siècle à offrir aux individus aux prises avec une santé mentale défaillante un endroit où s’exprimer, loin des stigmates de la maladie.

Dans la salle au sous-sol du Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), plus de 300 oeuvres ornent les murs. De différents formats, les toiles, les photographies et les sculptures font éclater leurs couleurs et leurs textures, s’arrachant l’attention du visiteur.

Ici et là, l’oeil averti reconnaît les traits caractéristiques de Riopelle et la signature de Chagall, mais ce sont d’autres pièces, légèrement plus petites que les autres, qui captent le regard.

Dispersées parmi celles des grands noms, les oeuvres des artistes impatients exposent, sans artifice, leur beauté hors-norme, preuve d’une catharsis que seule permet l’expression artistique.

Bienvenue à la toute nouvelle édition de Parle-moi d’amour, l’exposition-encan annuelle organisée au profit des Impatients. Mise sur pied il y a 19 ans, cette activité vise d’abord et avant tout à remplir les coffres des Impatients, qui viennent en aide, depuis maintenant 25 ans, aux personnes atteintes de problèmes de santé mentale par l’entremise de l’expression artistique.

Les œuvres des participants se retrouvent aux côtés de celles d’artistes de renom. Ici, tout le monde est un artiste.

 

Ici, l’art impatient côtoie celui de grands maîtres, sans distinction. Et jusqu’au 29 mars, toutes les pièces, peu importe leur auteur, sont mises à l’encan au même prix de base de 50 $. « Il y en a vraiment pour tous les portefeuilles », avance Jo-Anne Kane, conservatrice de l’exposition. Par la suite, libre au public de faire grimper les prix.

« Toute la beauté de notre exposition est là, lance Frédéric Palardy, directeur général de l’organisme. Nous avons décidé de ne pas faire de distinction entre les oeuvres. Celles de nos participants se retrouvent donc aux côtés de celles d’artistes de renom. Ici, tout le monde est égal, tout le monde est un artiste. » C’est d’ailleurs ce leitmotiv qui transcende le travail des Impatients depuis le début, que ce soit quand ils exposent ou dans le cadre des nombreux ateliers offerts gratuitement par l’organisme chaque semaine.

Photo: Gabor Szilasi «Dorval 1959», Gabor Szilasi, représenté par la galerie Art 45. Photo argentique sur papier argentique, impression 2016. 40 x 50 cm.

Sortir la maladie de l’hôpital

L’histoire des Impatients n’est pas banale. À l’aube des années 1990, Lorraine Palardy, alors propriétaire d’une galerie d’art et présidente de l’Association des galeries d’art contemporain de Montréal, collabore avec la Fondation des maladies mentales et met sur pied un projet-pilote d’atelier de création de deux semaines à l’hôpital Louis-H. Lafontaine.

« Ce premier exercice a été un vrai succès, raconte son fils, qui a repris les rênes depuis maintenant trois ans. Quelques jours plus tard, une adjointe a appelé ma mère pour lui dire que des patients faisaient la file devant le local… Ma mère a fondé les Impatients parce que c’était nécessaire. L’objectif, depuis, a été de sortir la maladie de l’hôpital, de l’exposer à ce qu’il y a de plus beau. »

Un quart de siècle plus tard, l’humble atelier s’est transformé en un organisme unique en son genre. De Montréal à Joliette en passant par Drummondville, les Impatients sont aujourd’hui présents dans 11 espaces, où ils offrent gratuitement une soixantaine d’ateliers à plus de 600 participants chaque semaine.

Photo: Les Impatients «Double identité», 2016, Isabelle Lemyre (alias Isalem). Acrylique, bois, abat-jour, bouton, carton, osier et papier mâché, 38 x 26 x 25 cm.

Victime de son succès, l’organisme est même obligé de refuser des gens, faute de financement adéquat. « Tous nos ateliers ont des listes d’attente, soutient Frédéric Palardy. Ce n’est pas parce qu’on veut limiter les places, mais nous n’avons pas les moyens d’en offrir plus actuellement. D’où l’importance de l’exposition qui se tient ces jours-ci au MAC. »

L’exercice semble avoir de réels résultats. « 87 % des gens qui ont fréquenté nos ateliers disent que leur état de santé s’est amélioré et 63 % affirment avoir évité un séjour à l’hôpital, avance le directeur général. C’est énorme ! » Et aucun cas n’est trop lourd. « La plupart de nos participants sont recommandés par leur psychiatre, ajoute-t-il. Un peu comme une sorte de prescription artistique. » Schizophrénie, trouble de la personnalité limite, dépression majeure… les maladies se côtoient donc et s’oublient entre les murs des ateliers, à mesure que les couleurs se mélangent ou que les notes s’harmonisent.

Frédéric Palardy se défend toutefois de faire de l’art-thérapie. « L’idée est plutôt de donner un moment de répit à ces gens, lance l’avocat de formation. De leur offrir un espace où ils peuvent s’exprimer sans avoir à se soucier de l’étiquette de leur diagnostic, un espace pour sortir de leur quotidien qui n’est que ça. D’ailleurs, nos animateurs ne sont pas des thérapeutes, ce sont des artistes. Ils ne sont donc pas là pour parler de maladie, ils sont là pour faire de l’art. »

Parle-moi d’amour

L’exposition-encan des Impatients, au Musée d’art contemporain de Montréal, jusqu’au 29 mars. Gratuit.