Numérique et arts de la scène: l’urgence côtoie l’inquiétude

L’urgence pour les joueurs culturels de s’adapter au monde numérique se double aussi de nombreuses inquiétudes.
Photo: iStock L’urgence pour les joueurs culturels de s’adapter au monde numérique se double aussi de nombreuses inquiétudes.

« L’avenir est déjà derrière nous. » C’est avec ces mots que la directrice générale de la Bourse Rideau, Colette Brouillé, a lancé lundi le forum Numérique et arts de la scène, qui se tenait dans le cadre du rassemblement annuel des diffuseurs et événements culturels de la province. L’urgence pour les joueurs culturels de s’adapter au monde numérique se doublait aussi de nombreuses inquiétudes.

Au fil des ateliers qui ont pavé cette journée de réflexion qui s’inscrit dans la stratégie du Plan culturel numérique du gouvernement du Québec, le niveau d’inquiétude sur le virage numérique des divers artisans de la scène variait selon différentes réalités : régionales, démographiques, artistiques…

Le numérique, « ça change pas votre mission traditionnelle, ça s’ajoute à elle », a expliqué le vétéran Jean-Robert Bisaillon, de MetaD et Iconoclaste. Systèmes de billetterie ardus, manque d’argent et de temps pour alimenter les réseaux sociaux, soucis de formation pour bien utiliser le matériel… les défis exprimés par les diffuseurs et les créateurs lors du forum étaient nombreux.

« Avant, on parlait de “plug and play”. Là, c’est devenu “plug and pray” », a ironisé Guy Desmarteaux, scénographe chez Go Multimédia, évoquant le matériel moderne dont s’équipent peu à peu les salles. « C’est pas tout d’avoir les équipements numériques, mais est-ce qu’on les utilise à bon escient ? Pas pantoute. On se sert de 10, 15 % de leur capacité », rajoute Christian Noël, directeur général de Les Arts de la scène de Montmagny, qui en a profité pour plaider en faveur de la formation en continu des travailleurs culturels.

Ces travailleurs sont par ailleurs difficiles à trouver pour les entreprises hors des grands centres, a expliqué Émilie Bourque-Bélanger, directrice générale de Nova Lumina, un projet mené à Chandler, en Gaspésie, avec la firme Moment Factory. « C’est un problème d’avoir des gens compétents, formés, et en plus, on a beaucoup d’emplois saisonniers. »

Des bémols

Si l’accent est mis d’une manière importante sur l’utilisation de la vidéo dans les créations et la présence sur les réseaux sociaux, le tout-numérique éveillait plusieurs interrogations dans les différents ateliers du Forum. « On a besoin d’entendre qu’en retour, il va peut-être y avoir un gain », résumait un diffuseur participant.

« Il faut lâcher le veau d’or du numérique un moment donné, a lancé Christian Noël sous des applaudissements. Il faut être conscient d’avec qui ou pour qui on travaille. Twitter, le public est-il là ? Est-ce qu’on se parle tout seul ? »

Un avis que ne partageait pas Marielle-Dominique Jobin, du Centre des arts de Baie-Comeau. « Quelque part, c’est payant, ou ça va l’être si ce l’est pas encore. Il faut suivre la parade. Moi je suis une Y, je n’ai pas peur des technologies, mais c’est important de voir que ça permet de rejoindre de nouveaux publics. » Un peu entre les deux, Émilie Bourque-Bélanger souligne que s’il y a encore un charme « vintage » aux régions, reste qu’il existe « un manque de littératie numérique ».

Sur le terrain

Le Forum numérique a aussi permis de montrer ce qui peut être fait avec les technologies dans la création, même dans des milieux où la tradition est forte. Comme dans l’art autochtone, plutôt basé sur le concret, la nature, l’organique. L’artiste Emilie Monnet, directrice artistique des Productions Onishka, croit que la vidéo « permet de “visibiliser” quelque chose d’invisible ». La créatrice estime que « la technologie peut être au service d’une tradition séculaire », évoquant une future oeuvre où elle se servira d’actuateurs — le noyau vibrant d’un haut-parleur — vissés aux racines d’arbres, permettant ainsi aux végétaux de« chanter », voire à une forêt de parler.

Les traditions sont aussi fortes dans la musique classique, mais la secrétaire générale du petit Opéra de Rennes, en France, était venue montrer que le numérique pouvait permettre de faire rayonner davantage l’art lyrique, en plus d’élargir son public. Depuis 2009, l’institution multiplie les collaborations avec les entreprises technos de la région, petites ou grandes, pour développer plusieurs produits. Presque tout y est passé : captation et rediffusion hors murs, diffusion 3D, webdocumentaires, applications tablette, intégration de l’Opéra dans Second Life, réalité augmentée, présence féroce sur les réseaux sociaux…

« C’est un pari d’autant plus important qu’on propose une autre façon de voir l’opéra, en cassant les codes du silence par exemple », a expliqué Rozenn Chambard. Et les créateurs aussi étaient bousculés : caméra sur scène, ingénieurs dans les coulisses, multiplication des tests. « On est très surpris de leur enthousiasme malgré l’interférence numérique. Mais il n’y a pas de diffusion très large de leur travail, au maximum une petite dizaine de représentations, et peu de présence dans la presse. Ils ont compris qu’avec les projets numériques, il y a démultiplication de leur travail grâce à la technologie. »