Une année sous le chapiteau avec Ringling Bros. and Barnum & Bailey

Janine Gauthier (à gauche) avait adopté Harris comme nom de famille pour le cirque. Sur la photo, elle est en compagnie de Léa Cohen, pour le numéro «Mexicanorama».
Photo: Facebook Janine Gauthier (à gauche) avait adopté Harris comme nom de famille pour le cirque. Sur la photo, elle est en compagnie de Léa Cohen, pour le numéro «Mexicanorama».

Montréal, 1956. Janine Gauthier, 19 ans, avide apprentie danseuse, enchaîne au studio Morenoff des classes de ballet, de claquettes et d’acrobaties. Insatiable de mouvements, elle est entraînée par une copine dans un New York alors fort mal famé, afin d’y passer une audition pour le grand, le magique, le mythique cirque Ringling Bros and Barnum & Bailey. Ce cirque américain, né de la fusion en 1919 par les frères Ringling de leur cirque et de celui de Barnum Bailey, proposait encore, jusqu’à l’annonce de sa fermeture samedi dernier, « The Greatest Show On Earth ». Un an durant, la jeune Montréalaise deviendra pour la scène Janine Harris, adoptant la vie roulante du cirque, brillant dans le ballet aérien autour de la star de la voltige Pinito Del Oro. Souvenirs de paillettes, de sueurs, de mastodontes et d’amitiés.

« À l’audition, les chorégraphes de l’époque faisaient une petite chorégraphie et il s’agissait de suivre », relate Mme Gauthier, à l’aube de ses quatre-vingts ans, décrivant le jour qui a marqué le tournant de sa jeune vie. Elle avait plus ou moins le choix d’être remarquée : la compagnie ne remboursait le voyage qu’à ceux qu’elle embaucherait. « Je suis revenue chez moi un mois, je pense, chercher mes effets, et après ça je suis allée à Sarasota, en Floride, pour commencer l’entraînement, avec ma copine », Léa Cohen, qui fera de là carrière de trapéziste.

Photo: Éditions Taschen Le chapiteau du cirque Ringling Bros. and Barnum and Bailey en 1956, avec les wagons de la billeterie. Sur le terrain du cirque, on pouvait visiter la galerie des phénomènes (les «side shows») avant d'entrer dans la ménagerie, puis dans le grand chapiteau.
 
 

« L’éblouissante étoile espagnole de trapèze aux nerfs d’acier »

Les deux jeunes filles seront du ballet aérien accompagnant la très grande star féminine de l’heure. « Généralement les ballets aériens au cirque se faisaient avec des cordes tout autour de la piste, explique l’historien du cirque Claude Bordez. Là, c’était l’innovation chez Ringling d’avoir une quantité de filles aux trapèzes fixes, autour du numéro central, fameux, de Pinito del Oro. »

« J’avais jamais fait de trapèze avant, raconte, la voix encore amusée, Mme Gauthier-Harris. Pour toutes les filles, c’était la même chose. Elles avaient pas d’expérience. On était toutes à nos débuts. » L’entraînement se faisait sous le soleil de la Floride, en plein air, à trois mètres de hauteur.

Photo: Éditions Taschen L'Espagnole Pinito Del Oro était une star incontestée en Amérique et en Europe, reine du trapèze.
 

« Je me souviens la première fois où on nous a présenté notre professeur. Il devait avoir 70 ans. J’imaginais le trapèze comme quelque chose de majestueux, pour lequel il fallait être fort et gracieux. Je ne savais pas comment il allait faire pour nous soutenir, à son âge. Finalement, il avait des trucs à lui », rigole encore l’artiste retraitée.

Un professeur exceptionnel, précise M. Bordez, un artiste qui a marqué l’histoire du cirque. « Un Texan. Un trapéziste travesti qui portait comme nom d’artiste “Barbette”. Il faisait son numéro déguisé en femme, et à la fin enlevait sa perruque : tout le monde découvrait alors que c’était un homme. John Ringling, le directeur du cirque de cette époque, choisissait vraiment les meilleurs. »

Janine Harris a fait ainsi ses débuts comme showgirl au Madison Square Garden — un des seuls arénas de la tournée —, la première sous chapiteau se faisant ensuite à Brooklyn, où elle passait du coup à un trapèze de 15 mètres de hauteur. Haute voltige. Elle était du numéro Mexicanorama d’une Pinito del Oro à sa septième saison consécutive au cirque. « On ne faisait pas juste le trapèze : certaines pour le défilé étaient montées sur les chars, d’autres sur des éléphants, et celles qui dansaient mieux, on les mettait autour. Moi, c’était plutôt la danse », se remémore celle qui a ensuite enchaîné sur une carrière de professeure de danse. « Parce que j’étais nouvelle dans le métier, j’avais une peur terrible des éléphants. Parfois, en attendant pour entrer en scène, les éléphants étaient juste à côté de nous, je me demandais s’ils nous lasseraient passer… »

Parce que j'étais nouvelle dans le métier, j'avais une peur terrible des éléphants

 

L’argent du beurre

Le salaire n’était pas énorme, mais tous étaient logés et nourris. « Ringling a toujours eu la réputation de faire de bons repas, complète M. Bordez, même pendant la crise de 1929. Ils avaient de très bons cuisiniers, qui pensaient des repas élaborés sous la tente de réfectoire. Ceux qui voulaient un petit supplément, en beurre ou en confitures, devaient laisser un pourboire. »

Et le logement ? En couchettes superposées, dans des roulottes ou des voitures de train. « On mettait notre linge au pied de notre lit parce qu’on n’avait pas de place pour l’accrocher », illustre Janine Gauthier-Harris. « Par voiture, on logeait un peu plus de 60 filles », précise M. Bordez, qui a cosigné le livre Dernier tour de piste (JCL).

À New York, le cirque donnait parfois trois représentations par jour ; ailleurs, la norme était plutôt de deux. Le dimanche, par tradition, restait jour de congé. À ces jours de repos se jouxtaient souvent des nuits de voyage. « On se couchait dans une ville, on se réveillait dans une autre », indique l’ex-girl.

Photo: Facebook Janette Harris, 1956, alors qu'elle fait partie du ballet aérien Mexicanorama, où brille au trapèze Pinito Del Oro.

Le travail se faisait, époque oblige, sans les règles de sécurité d’aujourd’hui. Pas de filet. Pas de harnais. Pas d’attaches, sauf pour le numéro final. « Sur le dos, on se parachutait vers l’avant pour le spinning, et on tournait, on tournait ! Notre ambition, c’était d’être celle qui allait faire le plus de tours. » Les blessures étaient-elles fréquentes ? « Oh oui. Oh oui. On n’en parlait pas, et la voix de Mme Gauthier se feutre seulement à le dire. Un jour, j’ai même pas été capable de descendre de mon trapèze, j’avais trop mal. J’étais vraiment gênée ! J’étais en haut, la tête en bas, les jambes écartées, et ils ont été obligés de venir me chercher là. »

C’est d’ailleurs une blessure qui a signé la fin de la carrière au cirque de Janine Harris, après une saison. « J’ai adoré ça. N’ayant pas eu de famille, ce que j’ai aimé le plus, c’est que le cirque était devenu ma famille. J’ai eu beaucoup de peine quand je suis partie. »

C’est tout ce monde, et son histoire qui restait enracinée à ses sources, et vivante, qui s’éclipse avec la fermeture, après 146 ans de représentations, du cirque Ringling Bros. and Barnum & Bailey. Pour mieux persister, souhaitons-le, dans nos imaginaires et nos rêves, avec les clowns, les freaks, les acrobates presque inhumains de virtuosité et les dompteurs de fauves.

Cirque, tabous et merveilles

« Avant l’avènement des médias, lit-on dans The Circus. 1870s-1950s (Taschen), le cirque représentait l’évasion suprême et une source de culture populaire unificatrice dans une Amérique très diversifiée, indépendamment du rang social et de l’origine ethnique des spectateurs, rassemblant ceux de la ville et ceux des campagnes. » Si le cirque arrivant en ville y semait la joie, il n’était pas bien vu dans certains milieux d’y travailler. Surtout pour une fille. « On évitait de dire ce que je faisais dans ma famille. C’était ben dépréciée, se souvient l’artiste retraitée Janine Gauthier. Je disais que je faisais un numéro d’acrobatie, ça, ça passait ; mais si on était ce qu’ils appelaient les showgirls, c’était moins valorisé. »