Le futur antérieur par les arts

Une des questions qui traversent les arts visuels est celle de la liberté, qui passe par la liberté du corps et le mouvement de l’homme amélioré, comme dans le travail de David Altmejd, ici au MAC, en 2015.
Photo: James Ewing Une des questions qui traversent les arts visuels est celle de la liberté, qui passe par la liberté du corps et le mouvement de l’homme amélioré, comme dans le travail de David Altmejd, ici au MAC, en 2015.

« Nous vivons la seule période dans l’histoire de l’Occident où l’humain pense que son futur sera pire que son présent. On est si effrayés, si effrayés à l’idée d’une pandémie, d’une guerre, d’un désastre écologique… On se trouve dans une espèce d’impasse où le futur semble ne pouvoir qu’empirer », avance l’essayiste et critique d’art Claire Caland. Conséquence ? Nous aurions cruellement besoin d’utopies — un besoin qui tiendrait presque de la survie. Et les arts, qui interrogent la réalité, qui sont part de ce qui nous permet de fonder l’avenir et de dresser différentes cartographies du réel, en seraient la source idéale. Qu’anticipent-ils aujourd’hui ?

Même si on a tendance à accorder une plus-value aux récits d’anticipation dont certains aspects se sont réalisés — à les auréoler, en quelque sorte, d’un « mérite à la prédiction » —, l’anticipation, ce « sous-genre » de la science-fiction, ne propose jamais de récit qui se réalise tel quel. « C’est une littérature de l’imaginaire, une prospection de ce qui pourrait arriver dans un avenir immédiat si on suivait certains courants, résume la professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke Nicole Côté. On se concentre ou on exagère certaines tendances de la société pour élaborer une espèce de possible ; on sélectionne des aspects de la réalité, on les grossit, on établit des schémas. L’anticipation parle ainsi plutôt du présent, de ses valeurs ; elle en établit une cartographie, un rayon X, tout en prospectant vers l’avenir. Elle permet de se distancer pour mieux regarder notre présent avec des yeux d’étranger. »

Les moments de grosses crises sociales font naître la sci-fi; les films d'horreur aussi. C'est hyperconnecté. Et avec tout ce qu'on s'est tapé ces derniers temps, on est dans une période très propice.


Ainsi, au XIXe siècle, l’anticipation a fait miroir des réflexions sur le totalitarisme, rappelle Mme Caland. Au XXe, les dystopies ont tenu le haut du pavé. « Au XXIe, on est dans une sorte d’emballement utopie/contre-utopie ; encore dans ce moment déterminant de la fin du millénaire. On le voit beaucoup au cinéma, entre autres. »​
 

Certains contextes sociaux favorisent-ils le surgissement de récits d’anticipation ? Les avis divergent chez les spécialistes. Mme Caland croit que oui : « Les moments de grosses crises sociales font naître la sci-fi ; les films d’horreur aussi. C’est hyperconnecté. Et avec tout ce qu’on s’est tapé ces derniers temps, on est dans une période très propice » à l’éruption d’anticipation.

« Dans l’anticipation, poursuit Nicole Côté, il y a un aspect théorique, une modélisation de la réalité, autant que la question des sentiments des individus — comment on grandit, comment on devient un humain, individuellement, mais aussi dans la collectivité. Les questions politiques — au sens du polis grec, la cité-État — y sont : comment vivre en collectivité, en société, comment être le plus inclusif, le plus égalitaire possible? » quitte à y explorer ces idées par la négative. « Il y a des aspects éthiques, là-dedans », note-t-elle.

Promesses d’aujourd’hui

Les dystopies et les récits post-apocalyptiques abondent ces jours-ci, en arts visuels comme en littérature. Des anges mineurs et Terminus radieux d’Antoine Volodine ; Soumission de Michel Houellebecq ; La route, bien sûr, de Cormac McCarthy ; Les enfants lumière de Serge Lamothe, pour ne nommer que ceux-là. Impossible d’oublier la trilogie MaddAdam ainsi que La servante écarlate de Margaret Atwood, grande voix actuelle de l’anticipation. Claire Caland et Nicole Côté croient qu’on verra saillir dans le genre beaucoup de voix de grandes femmes.

Mme Côté nomme l’idée des « utopies narratives » de l’Américain Philip Wegner, qui trouve de plus en plus de romans où les protagonistes sont en fait des communautés, petites ou grandes. Un courant qui signalerait un retour au collectif, mais aussi à des préoccupations face à l’avenir de la planète, au sort des Premières Nations, aux manières de partager les ressources entre différents groupes. L’historien Jean-Louis Trudel note par ailleurs l’ampleur actuelle de la cli-fi (« climate fiction »), « ces fictions du climat, de l’anthropocène, qui s’intéresse à l’évolution du climat mondial ».

De visu

« L’art contemporain tient une place majeure dans la façon dont nous pouvons anticiper le monde, il module notre regard prospectif et, comme en littérature, il peut verser dans l’utopie ou, et c’est le plus fréquent, dans la dystopie — mais il comporte, dans ce dernier cas, et c’est troublant, un pouvoir de fascination. Sans doute parce qu’il passe par l’image », analyse Claire Caland, aussi auteure de Zoofolies. Elle voit deux grandes questions traverser les arts visuels actuels. Celle de la liberté — est-ce qu’être le plus libre possible apporte le bonheur ? —, qui passe par la liberté du corps et le mouvement de l’homme amélioré. Nicole Tran Ba Vang et la question de l’implant ; Sterlac — avec « ces prothèses, la technologie, l’idée de l’homme amélioré, du cyborg, du transhumain, et ce cauchemar que l’humain, à force de s’améliorer, s’exile de lui-même, de son corps… » — ; la Torontoise Shary Boyle et ses pièces féministes, qui mettent en question corps et femme, et reviennent vers l’organique ; et David Altmejd.
 

L’autre grand thème serait celui de la majorité. « Est-ce que la majorité en tant que produit démocratique est dangereuse ? » demande Mme Caland. Le sujet se déploie à travers les thèmes de la surveillance et de la transparence, comme chez David Spriggs. « Il y a là une intégration des idées de George Orwell, cette notion du pouvoir comme oeil : où qu’on aille, le pouvoir nous regarde ; mais nous, on ne peut le voir. Il se surexpose, mais ne se dévoile jamais. Plusieurs artistes travaillent cette surexposition et cette transparence, et le fait qu’on puisse être dans un monde à la fois transparent et dictatorial, comme on peut donner voix à la majorité et la voir se retourner “contre nous”. »

La chercheuse inclut aussi les artistes des Premières Nations, ces voix, comme celles de Sonny Assu ou de Lawrence Paul Yuxweluptun, qui veulent rééquilibrer la balance en étant, selon elle, « totalement emblématiques de notre situation actuelle ».

Le meilleur des pires mondes

Nous aurions donc besoin d’utopie ? Nicole Côté n’en est pas si sûre. « L’utopie des uns est la dystopie des autres », souligne-t-elle, sans hésiter à atteindre un point Godwin afin d’illustrer. « Pour Hitler, se débarrasser de tout ce qui n’était pas aryen était une utopie. » L’utopie peut être, dans d’autres cas, un modèle, mais l’appliquer en ferait forcément un système inhumain, parce qu’il y a des exclusions, des omissions, des oublis à toutes théories. « Dans les dystopies, ça va de soi : ce qui est exclu est écrasé. Un programme invincible, appliqué, se transformera en dystopie », alors que le futur est fait de possibilités imprévisibles, illogiques, anti-mathématiques, qui éclosent organiquement.

« Réfléchir à l’utopie/dystopie, c’est poser la question de l’homme et de sa fonctionnalité », renchérit Claire Caland. « On va voir juste à côté de l’humain, vers le robot ou l’animal. » Irait-elle jusqu’à dire que cette opposition ramène aux vieux débats artifices/nature et passion/raison ? Oui. « On est présentement beaucoup dans la passion, on a du mal à sortir de l’émotion, à réfléchir de manière dépassionnée, sans indignation. Ce serait nécessaire de dépassionner un petit peu tout ce qui est si sensitif… » Et de se créer, donc, des utopies. Car elle le dit, le répétera même : « Imaginez le jour où l’humain ne saura plus se penser de beaux futurs… »

L’anticipation «made in Québec»

En littérature, « on voit sur le long terme un intérêt pour le religieux, étonnamment, indique l’historien et auteur Jean-Louis Trudel. Jusque dans les années 1990, avec des auteurs comme Jacques Brossard, Esther Rochon, Monique Corriveau, qui ont écrit des ouvrages qui explorent l’aménagement entre religion et modernité. Alire vient aussi de rééditer la trilogie de L’oiseau de feu, de Brossard, parue dans les années 1970. » L’inclusion du Nord est récurrente également. « On note depuis 20 ans une résurgence du politique, qui offre un modèle de société. Je pense à la série Élise, de Michel Vézina — où il y a aussi une fin du monde. En anglais, le Viral Airways de la Québécoise Claudie Arsenault, dans la nouvelle veine du solar punk, imagine une société plus verte ; comme dans Les rois conteurs de Frédéric Parrot. » L’historien s’amuse également à rappeler que, dans les années 1970, plusieurs ouvrages en anglais ont exploré la séparation du Québec, alors que ces écrits étaient à peu près introuvables, sauf peut-être sous forme d’allégories, du côté francophone. « Il y a eu un évitement assez intéressant… », souligne-t-il.
1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 18 décembre 2016 06 h 32

    Ho!, la, la, que nous sommes pas sortis du bois

    le future antérieure quel temps bizarre, il va falloir absolument que je revienne au notion de base, le futur qui appartient a mon antérieurité, celle qui agit a mon insu , sommes nous vraiment fait de choses que nous ignorons, et si javais su je ne l'aurais pas invité, celui qui se révèle meme a son insu, une sorte de propagateur ou de propagandiste