Une alliance pour préserver le patrimoine en péril

Des enfants afghans jouent au soccer devant les vestiges des bouddhas de Bâmiyân, détruits en mars 2001 par les talibans.
Photo: Shefayee Agence France-Presse Des enfants afghans jouent au soccer devant les vestiges des bouddhas de Bâmiyân, détruits en mars 2001 par les talibans.

Une conférence internationale s’est ouverte vendredi, à Abou Dhabi, pour mettre en place de nouveaux outils destinés à empêcher la répétition des destructions au bulldozer et au marteau-piqueur commises par des djihadistes sur des sites appartenant au patrimoine de l’humanité.

À la veille de la conférence, cinq Prix Nobel, dont la Birmane Aung San Suu Kyi, ont appelé les participants à assumer « leurs responsabilités » face à un défi « historique ».

« Le temps n’est plus aux indignations impuissantes », ont souligné les signataires, en rappelant que, à Bamiyan (Afghanistan), Mossoul (Irak), Palmyre (Syrie) et Tombouctou (Mali), « le fanatisme » avait cherché à saper « notre espérance dans l’avenir ».

Le président français, François Hollande, clôturera la réunion samedi, aux côtés de l’homme fort des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed Al-Nahyane, de la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, et d’au moins13 chefs d’État ou de gouvernement étrangers, dont plusieurs souverains du Golfe, selon les organisateurs.

La conférence met en présence des experts et des représentants d’une quarantaine de pays qui discutent de la création d’un fonds spécial de 100 millions de dollars, pour la protection du patrimoine, et d’un réseau international de « zones refuges » pour mettre à l’abri des biens menacés par les conflits.

Mobilisation

Vendredi, de vibrants appels à « l’unité » et à « l’action » ont été lancés pendant la conférence. C’est « le temps de la mobilisation internationale : acteurs privés et publics réunis au service de la protection du patrimoine menacé par les guerres, la barbarie et le terrorisme », a déclaré le Français Jack Lang, qui souhaite que la réunion soit « tournée vers l’action ».

« Nous travaillons ensemble pour lancer une initiative mondiale », a dit pour sa part Mohammed Khalifa al-Moubarak, président de l’Autorité du tourisme et de la culture d’Abou Dhabi.

Il s’agit de constituer une alliance entre des États, des organismes publics, des groupes privés, des spécialistes et de grandes ONG capables de se mobiliser pour des actions de prévention, d’intervention d’urgence et de réhabilitation post-conflit pour des monuments endommagés ou détruits.

Il s’agit aussi de lutter contre le trafic illicite d’oeuvres d’art, qui alimente les caisses de groupes armés.

C’est « le pendant culturel de la lutte menée contre le terrorisme sur les plans militaire et politique », souligne-t-on du côté français.

« La protection du patrimoine est inséparable de la protection des vies humaines », a estimé Mme Bokova, qui qualifie de « crime de guerre » et de « nettoyage culturel » les saccages commis au nom d’un prétendu combat contre l’idolâtrie.

Médiatisation

Le président-directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez, a dit que des destructions de biens culturels avaient ponctué l’histoire de l’humanité, mais que « la médiatisation » de ces saccages constituait une nouveauté et un défi.

Selon M. Lang, Paris contribuera à hauteur de 30 millions de dollars au fonds spécial pour la protection du patrimoine, qui est « la clé du succès » de ce partenariat international inédit.

Le fonds serait constitué sous la forme d’une « entité juridique indépendante », selon un document préparatoire qui évoque une « fondation de droit suisse » susceptible d’être établie à Genève dès 2017.

Il pourrait bénéficier d’incitations fiscales et s’inspirer des statuts du Global Fund, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, fondation à but non lucratif basée aussi à Genève, selon une source française.

L’autre objectif de la conférence est de discuter de la création d’un « réseau international de zones refuges » pour répondre aux demandes d’États souhaitant mettre à l’abri leurs trésors en péril. Un « refuge » serait prioritairement établi dans le pays théâtre du conflit, souligne un des promoteurs du projet.

La conférence d’Abou Dhabi s’achèvera par l’adoption d’une déclaration politique qui demandera au Conseil de sécurité de l’ONU d’appuyer les objectifs fixés, selon un projet de texte.

La réunion se déroule en marge des travaux d’achèvement du Louvre d’Abou Dhabi, voulu comme « le premier musée universel dans le monde arabe » et un « symbole de tolérance ».

Les conflits armés et la guerre, les séismes et d’autres catastrophes naturelles posent des problèmes majeurs aux sites du patrimoine mondial. S’y ajoutent aussi la pollution, le braconnage, l’urbanisation sauvage et le développement incontrôlé du tourisme. De nombreux parcs nationaux sont aussi classés « en péril », notamment en République démocratique du Congo (RDC), en Centrafrique et au Sénégal.

Parmi ceux-là, on compte :

Afghanistan : vestiges archéologiques de Djam (2002) et de la vallée de Bamiyan (2003).

Irak : Assour (2003), Hatra (2015), ville archéologique de Samarra (2007).

Jérusalem : vieille ville de Jérusalem et ses remparts (1982).

Mali : tombeau des Askia (2012), Tombouctou (2012), ville ancienne de Djenné (2016).

Syrie : anciennes villes d’Alep (2013), de Bosra (2013) et de Damas (2013), Krak des chevaliers et Qalaat Salah el-Din (2013), Palmyre (2013) et villes antiques du Nord (2013).

55 sites sur la liste

Cinquante-cinq sites sur 1052 biens dans le monde figurent actuellement sur la liste du patrimoine mondial « en péril » de l’UNESCO. Lors de sa 40e session, tenue en juillet 2016, en Turquie, le Comité du patrimoine mondial a classé comme « en péril » des sites au Mali et en Ouzbékistan. Les cinq biens libyens du patrimoine ont été aussi rajoutés à la liste, au vu des dégâts déjà subis et des dommages encore redoutés en raison du conflit qui sévit dans ce pays de l’Afrique du Nord.