L’empreinte du père de la gravure

Détail des «Souliers de Dumouchel», impression numérique, par René Derouin, l’un des artistes invités à rendre un ultime hommage à Dumouchel
Photo: René Derouin Détail des «Souliers de Dumouchel», impression numérique, par René Derouin, l’un des artistes invités à rendre un ultime hommage à Dumouchel

Alors qu’Albert Dumouchel, le père de la gravure québécoise, fêterait son centième anniversaire de naissance cette année, la Maison de la culture de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension convie les amoureux de cet art et autres curieux à rendre hommage à son héritage, le temps d’une imposante exposition.

À la veille de l’anniversaire de naissance du créateur, quatre artistes de l’Atelier circulaire de Montréal — Alejandra Bertorini, Carlos Calado, Michel Lancelot et Nicole Milette — ont lancé un appel aux graveurs québécois pour rendre hommage au travail unique de ce monument de la gravure québécoise. Et c’est avec enthousiasme que ces derniers ont répondu.

Regroupées pour la première fois en début d’année, ces oeuvres ont donné lieu à une première exposition présentée à la Maison de la culture Eulalie-Durocher de Saint-Antoine-sur-le-Richelieu, dernier lieu de vie d’Albert Dumouchel.

Cette première mouture, très bien accueillie par le public, a été considérablement bonifiée depuis et sera présentée jusqu’à la mi-janvier à la salle de diffusion de Parc-Extension, à Montréal.

« La première version était déjà très bien, soutient Claude Morissette, agent culturel et commissaire à la Maison de la culture de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension. Mais, pour nous, c’était très important de rendre un véritable hommage à Albert Dumouchel. Et surtout de sentir qu’il était au coeur de cette exposition. Nous avons donc travaillé en ce sens. »

Collectif 50/50

Ainsi, aux 67 gravures du Collectif 50/50 qui avaient d’abord été exposées s’ajoutent aujourd’hui 15 oeuvres originales d’Albert Dumouchel, prêtées par son fils Jacques, et celles de cinq artistes invités — Gilles Boisvert, René Derouin, Richard Lacroix, Francine Simonin et Serge Tousignant —, qui ont accepté avec plaisir de lui rendre un ultime hommage.

Nous voulions montrer que son art, ses enseignements survivent toujours à travers le travail des graveurs actuels

 

Ces derniers ont tous côtoyé le graveur, bénéficiant tour à tour de ses enseignements pour enrichir leur propre travail artistique.

Juxtaposées, l’ensemble de ces pièces rappelle l’immense contribution du graveur. « Nous voulions montrer comment son oeuvre a réussi à passer à travers le temps, précise avec émotion Jacques Dumouchel. Montrer que son art, ses enseignements survivent toujours à travers le travail des graveurs actuels. »

Pionnier canadien

Bien que son héritage soit plus discret que celui, peut-être plus flamboyant, de certains de ses contemporains qui ont notamment consacré leur vie à la peinture, Albert Dumouchel a néanmoins profondément marqué son époque et son art, soutient Claude Morissette.

« Il est à la gravure ce que Paul-Émile Borduas a été à la peinture, lance tout de go le commissaire. Il a été un pionnier dans l’émergence d’un nouveau langage artistique et ces années de travail ont été déterminantes. »

De fait, si aujourd’hui bon nombre de graveurs sont complètement autonomes dans leur art, du dessin à l’impression des oeuvres, c’est en grande partie grâce aux enseignements de Dumouchel.

Tombé sous le charme de la gravure au cours de ses jeunes années, l’artiste a consacré une bonne partie de sa carrière à peaufiner ses techniques, important au Québec les savoir-faire des imprimeurs européens.

« Les graveurs canadiens ont cela de particulier, expose Jacques Dumouchel, historien de l’art de formation. Mon père a été l’un des premiers à tout faire de A à Z, de la création du dessin jusqu’à l’estampillage sur papier. Il a contribué à l’autonomie des graveurs. D’abord au Québec, mais son expertise s’est rapidement propagée un peu partout au Canada. »

« C’était vraiment un pionnier, renchérit Claude Morissette. La gravure canadienne ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans lui. »

Art intime, art vivant

Cette autonomie artistique confère à la gravure un caractère intimiste particulier que l’on retrouve peu dans les autres formes d’art visuel. « Mon père disait que la gravure, c’est un peu comme la musique de chambre de l’art, dit Jacques Dumouchel. Le graveur est seul avec ses idées, il les déploie sur ses canevas. On ne fait pas de happening de gravure, c’est un art très intime. »

On retrouve d’ailleurs cette intimité artistique au coeur même de l’exposition, une attention toute particulière ayant été portée à la disposition des oeuvres et à leur présentation au public.

Pièces non encadrées

« Nous avons choisi de ne pas encadrer les pièces, précise le fils. Les graveurs ont une relation toute particulière avec le papier, avec la matière. Nous voulions que les gens puissent ressentir ce lien spécial. »

Cela ne veut pas dire que la gravure soit en perte de vitesse, loin de là, insiste-t-il : « C’est un monde en pleine ébullition. Les techniques se sont multipliées, affinées. La technologie a été intégrée, transformant complètement les manières de faire. Le marché de l’art ne suit pas nécessairement, mais les artistes, eux, n’ont peut-être jamais été aussi nombreux. »

Et cette exposition hommage en est la preuve. L’appel aux graveurs lancé à la veille du centième d’Albert Dumouchel a trouvé un écho retentissant auprès de la communauté artistique, rappelle le commissaire Claude Morissette. « Plus que tout, la gravure est un art vivant. »

Dans les traces d’Albert Dumouchel, maître graveur. Jusqu’au 15 janvier à la salle de diffusion de Parc-Extension de la Maison de la culture de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, 421, rue Saint-Roch à Montréal.

1 commentaire
  • Diane Précourt - Abonné 2 décembre 2016 19 h 45

    Bernard Gagné

    Dans le texte intitulé « L'empreinte du père de la gravure. Une exposition rend hommage à l'artiste Albert Dumouchel», paru dans Le Devoir d'aujourd'hui, le fils de l'artiste dit: «Nous avons choisi de ne pas encadrer les pièces. Les graveurs ont une relation toute particulière avec le papier, avec la matière. Nous voulions que les gens puissent ressentir ce lien.»

    Le papier est parmi les supports les plus fragiles dans le monde des arts visuels et l'un des plus difficiles à restaurer:s déchirure, décoloration, moisissure, assèchement, exposition à la chaleur, à la lumière et à l'humidité, etc.

    Il y a deux façons de protéger les oeuvres sur papier et d'en assurer la pérennité : les conserver dans une réserve muséologique, mais alors l'inconvénient est qu'on les voit pas. Ou encore, lorsque les oeuvres sont publiques ou présentées dans une exposition comme l'hommage à Dumouchel, le gros bon sens veut que les oeuvres soient encadrées adéquatement, soit sur un support de conserbvation, si on est le moindrement sérieux et professionnels.

    L'idée du «lien spécial» est peut-être louable, mais intéresser le public à l'artiste en exposant des oeuvres à nu, sans protection, est loin d'être la meilleure idée. Il ne s'agit pas ici d'une exposition de dessins de maternelle, mais bien d'une exposition qui s'est donné comme mandat de rendre hommage à cet artiste important.

    Encadreur spécialisé en oeuvres sur papier