Benoît Charest et la piscine aux requins

Après le L.A. Critics Award, l’Étoile de la presse, le César et la nomination aux Victoires de la musique (décernées aujourd’hui à Paris), Belleville rendez-vous pourrait remporter demain l’Oscar de la meilleure chanson-thème.
Les Triplette
Photo: Après le L.A. Critics Award, l’Étoile de la presse, le César et la nomination aux Victoires de la musique (décernées aujourd’hui à Paris), Belleville rendez-vous pourrait remporter demain l’Oscar de la meilleure chanson-thème. Les Triplette

Formidable cerise sur un sacré sundae que cette nomination aux Oscars pour le compositeur montréalais de la musique des Triplettes de Belleville après avoir empoché César, L.A. Critics Award et autres babioles finissant

en ard. Et fabuleux extra crème fouettée que cette occasion de jouer avec son épouse Betty la chanson-thème du film d'animation de Sylvain Chomet pour le milliard d'officiants à la grand-messe du cinéma. Mais tout ça, pour Ben Charest, ne vaut pas la liberté de dire ce qu'il pense. Ni un bon match de soccer.

«C'est mon plus gros thrill de la semaine!» Ben Charest est content: pour la première fois depuis des semaines, il a joué de la musique. Au moment où je le joins dans sa chambre du Regent Beverly Willshire, il revient du studio. Et pas n'importe quel studio. «On était dans le studio où Sinatra enregistrait», précise-t-il, assortissant l'observation du petit rire de celui qui n'y croit pas totalement. En vue de leur performance de dimanche aux Oscars, Charest répète en effet depuis quelques jours avec les musiciens et sa chanteuse d'épouse, Betty Bonifassi, son génial thème des Triplettes de Belleville au studio de Capitol Records, dans la fameuse bâtisse ronde de la compagnie de disques sur North Vine, à Hollywood. Célébrissime construction connue sous le nom de «Stack O'Records», rapport au design imitant une pile de vinyles. «Les Beatles, tout le monde est passé par là.»

C'est très Ben Charest, ça. La musique, Sinatra, les Beatles. Ça, c'est excitant. La perspective de gratter sa six-cordes devant la planète télé et le Tout-Hollywood réuni au Kodak Theatre, franchement, il y pense peu. «Je suis plus nerveux à l'idée d'être obligé de me mettre beau et de marcher sur le tapis rouge que de prendre ma guitare et de clencher sur le stage. C'est pas normal pour moi, tout ça. C'est de la frime. Ce qui est normal pour moi, c'est d'être en rapport avec d'autres musiciens. Là, ce qui compte, c'est que les gens de l'orchestre des Oscars ont trippé sur nous autres. Je l'ai senti. Je pense que ça leur faisait du bien, une chanson qui a du swing. Les chansons en nomination aux Oscars, c'est tout le temps des ballades toutes pareilles. Je pense aussi qu'ils ont compris que c'est meilleur quand c'est Betty qui chante... »

Allusion pas du tout déguisée au petit combat de coulisses mené ces dernières semaines: le directeur musical de la soirée des Oscars voulait une face connue pour interpréter Belleville rendez-vous. Betty qui? Ben et Betty ont tenu leur bout. «C'est un grand classique dans le milieu de la musique, quand vient le succès, de substituer les composantes originales par des gros noms. On essaie juste de ne pas trop se faire piler dessus.» Il aura tout de même fallu remplacer l'un des musiciens, bloqué aux douanes. «Nous, on aurait aimé faire profiter notre monde, avoir sur scène tous les musiciens de l'album, mais bon. C'est déjà tellement une victoire d'être là. Et puis, les gens de Sony [Pictures] Classics ont été cool.»

Sony Pictures Classics, le distributeur américain du film d'animation de Sylvain Chomet, aboulera les 45 000 $US du cachet total des musiciens, y compris le joueur de «mouf mouf» (l'aspirateur... ). «Les Academy Awards, évidemment, ne paient personne: avec la vitrine — la bay window! — qu'ils offrent, ça se comprend. Alors, c'est le producteur ou la compagnie de disques qui reçoit la facture. Sony, qui est pourtant seulement le distributeur, qui n'a pas de licence pour le disque [paru chez Virgin-EMI], a quand même accepté de tout prendre à sa charge. Ça comprend nos billets d'avion, à Betty et à moi.»

«C'est quand même pas mal plus "sport" qu'à Cannes.» Vieille crotte sur le coeur, que l'extraordinaire série d'accolades obtenues pour la musique des Triplettes — le L.A. Critics Award, l'Étoile de la presse, le César, la nomination aux Victoires de la musique (décernées aujourd'hui à Paris), le potentiel Oscar de la «meilleure chanson originale» — n'empêche pas de refaire surface dans la conversation. «On s'est tellement battus depuis quatre ans contre des producteurs, des compagnies de disques. Au début, ils ne voulaient même pas des musiciens de la Guilde et des chanteurs de l'Union des artistes.»

Vu de loin, cela semble incroyable: personne, affirme Charest, ne voulait payer pour l'envoyer à Cannes, où Les Triplettes de Belleville étaient présentées dans la sélection officielle. «C'était lamentable comme situation. On faisait faire de l'argent à tout le monde, et tout le monde se renvoyait la balle pour deux billets d'avion. Le producteur français [Didier Brunner] disait qu'il en avait marre de payer pour les Québécois. Paul Cadieux, le producteur québécois, ne nous rappelait pas. Téléfilm Canada était en maudit parce qu'on les appelait et qu'on n'était pas des producteurs. Finalement, Téléfilm a donné 2000 $ à Cadieux pour nos billets. Et là, le pire, c'est que Cadieux ne voulait pas nous donner l'argent. Il a fallu rappeler Téléfilm.»

Au bout du fil, Charest raconte ses déboires en les ponctuant de petits rires qui en soulignent l'absurdité. La vie est trop bonne depuis le début de l'année pour ne pas ajouter un salutaire grain de sel au plat. Mais le guitariste de jazz montréalais mille fois exploité «comme tant d'autres» a l'occasion de parler et ne s'en prive pas. «L'espèce de promiscuité entre les producteurs et Téléfilm Canada, c'est malsain. Le milieu, c'est des "sweatshops". Total manque de classe. Paul Cadieux, qui détient toutes mes éditions pour le Canada et les États-Unis, ne m'a jamais appelé pour me féliciter de quoi que ce soit.»

On suppose que les négos se passeront autrement à l'avenir. Qui s'annonce radieux. «Tout n'est que rapport de force dans ce milieu-là. C'est dommage parce que je ne pense pas comme ça. Je suis encore un idiot un peu idéaliste qui croit au mérite.» Il s'esclaffe. «Mais je suis aussi conscient que c'est le temps d'agir. Le meilleur de mon travail est devant moi. Je vais travailler sur le prochain film de Sylvain, c'est sûr, notre relation est trop créative, mais je pense aussi à faire un disque avec Betty d'ici la fin de l'année. J'aime la vie que j'avais, être à la maison avec mes enfants et ma femme, j'aime mes lundis soir à jouer au hockey ou au soccer avec mes chums, je ne veux pas perdre ça, mais l'occasion de m'épanouir artistiquement ne sera jamais aussi bonne.»

Après l'entrevue, on l'attend à l'ambassade du Canada. «On va se lancer des sandwichs pas de croûte», dit-il en rigolant. «Tout ce qui se passe ici est tellement étrange. Hier, dans le hall d'hôtel, j'ai vu Mike Tyson. Il sortait d'une Rolls-Royce bleue. À tous les coins de rue, il y a un Hummer avec une madame qui conduit en parlant dans son cellulaire. C'est amusant, mais ça ne vaut pas une bonne partie de soccer.» Pourquoi le soccer? «C'est un lieu d'échange humain. On joue avec des Arabes, des Brésiliens, des Français, des Suédois, et on se respecte. Ton équipe est aussi bonne que tu es capable de communiquer avec les autres gars.» Comme dans un band de jazz, lui dis-je. «C'est exactement ça. Un grand groupe, c'est pas des virtuoses, c'est des gens capables de jouer ensemble.»

La virée chez Oscar, en cela, ne fait pas le poids. «Je sais que je suis la saveur du mois. C'est une game. L'année prochaine, ce sera le tour de quelqu'un d'autre. Et il continuera d'y avoir des artistes géniaux qui travaillent aussi fort que moi et qui n'accéderont jamais à cette fenêtre démesurée qu'est la soirée des Oscars. C'est une loterie. Si tu le vois comme ça, tu désacralises un peu l'affaire. Même dimanche, je ne serai pas le nombril du monde, mais je serai conscient de ma valeur.»