Resserrer des liens déjà tissés serrés

La France jouira d'une place inégalée au MNBAQ l’an prochain.
Photo: Bruce Damonte La France jouira d'une place inégalée au MNBAQ l’an prochain.

Oubliez les vieilles ornières. Il ne s’agit plus de suprématie culturelle, mais d’ouverture, d’effervescence, d’échanges entre l’ancienne mère patrie et ses cousins d’Amérique. C’est du moins ce que donne à croire la collaboration grandissante entre le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) et ses différents partenaires en France.

C’est à Paris qu’avait lieu, mardi, le dévoilement de la programmation 2017 du musée au coeur du parc des plaines d’Abraham : une première. L’occasion pour la directrice et conservatrice en chef du musée, Line Ouellet, d’inviter les Français à aller découvrir le nouveau pavillon Pierre Lassonde dédié à l’art contemporain québécois et international. Mais pas seulement.

Cette main tendue devant une quinzaine de journalistes français à la résidence officielle de la déléguée générale du Québec, Line Beauchamp, c’était aussi et surtout la concrétisation de plusieurs projets qui ménageront à la France une place inégalée au MNBAQ l’an prochain. Et vice versa, s’est réjouie Mme Ouellet, pour qui ces projets sont autant d’occasions de resserrer des liens déjà tissés serrés.

Biennale de Québec

Photo: Bruno Damonte Vue aérienne du MNBAQ et du nouveau pavillon Pierre Lassonde, à l'avant-plan

À commencer par la 8e Biennale de Québec, à laquelle s’associe pour la première fois l’institution muséale. Aux côtés d’artistes québécois, canadiens, mexicains, espagnols, plusieurs plasticiens français présenteront dans le majestueux espace vitré ouvert sur les plaines d’Abraham leurs nouvelles créations en février prochain. Parmi eux : Christian Boltanski et Annette Messager. Mais l’événement, dont le thème « L’art de la joie » a été annoncé le mois dernier, donnera aussi la part belle à la relève française sous les traits du trentenaire Clément Cogitore, notamment.

« J’espère tous vous retrouver avec des bottes et une tuque pour découvrir cette situation merveilleuse de l’art dans la ville, de l’art dans le froid, a lancé la commissaire principale de la Biennale, Alexia Fabre, aussi directrice et conservatrice en chef du Musée d’art contemporain de Val-de-Marne. C’est une expérience pour nous, Parisiens, une expérience merveilleuse, poétique et exotique, c’est en tout cas une merveilleuse confiance en l’art. »

« Il fait froid chez nous, mais sachez que nous sommes très chaleureux », n’a pu s’empêcher de dire la ministre québécoise des Relations internationales et de la Francophonie, Christine St-Pierre, après avoir salué la richesse des échanges culturels franco-québécois.

Photos connues, artiste inconnu

Parmi les autres expositions présentées au MNBAQ lors de la prochaine année : Étonnez-moi, par Philippe Halsman, à compter du 15 juin. Le lien avec la France ? Cette expo a vu le jour au musée du Jeu de paume à Paris l’an dernier, avant de tourner à Lausanne, Rotterdam, Barcelone et Madrid. De plus, ce photographe américain mort en 1979, qui a immortalisé plusieurs célébrités, dont Marc Chagall, André Malraux, Marilyn Monroe et Albert Einstein, a vécu dix ans dans la capitale française, jusqu’en 1940.

Photo: Musée de l’Élysée © 2016 Philippe Halsman Archive / Magnum Photos «Alfred Hitchcock for the promotion of the film "Les oiseaux"», Philippe Halsman, 1962

« Ce sera une découverte pour les gens au Québec, estime Line Ouellet, puisque c’est un artiste dont on connaît les images quelques fois, mais dont on ne connaît pas nécessairement le nom. Ce sera une première au Canada, et c’est l’unique exposition nord-américaine de ce grand circuit. »

D’une traversée à l’autre

Suivra à compter de juin prochain Le fabuleux destin des tableaux des abbés Desjardins, organisée en partenariat avec le Musée des beaux-arts de Rennes. Une expo inspirée du parcours de 200 tableaux religieux réalisés entre le XVIe et le XVIIIe siècle, saisis pendant la Révolution française, et expédiés au Québec en 1817.

« C’est un fabuleux destin, considère la directrice du MNBAQ, parce que quand ces tableaux sont arrivés au Québec, il n’y avait pas grand-chose. Nos artistes les ont restaurés, ils les ont copiés… c’est un peu la naissance de notre histoire de l’art. »

Quelque 70 oeuvres, dont la plupart dorment dans les églises du Québec, feront partie de l’exposition. Après quoi, elles prendront la direction du Musée des beaux-arts de Rennes. « C’est la première fois que ces tableaux referont la traversée de l’Atlantique et qu’on pourra les voir en France », s’émerveille la directrice de l’institution.

Photo: Archives Yseult Riopelle Jean-Paul Riopelle à la Biennale de Venise, 1962

Enfin, le clou de la programmation du pavillon Pierre Lassonde l’an prochain, l’événement muséal qui fera sans doute date : Joan Mitchell / Jean-Paul Riopelle, une exposition croisée, inédite, de ce couple de créateurs… qui se sont connus à Paris en 1955 et ont fait vie commune en France jusqu’en 1979. Une soixantaine d’oeuvres, la plupart en grand format, issues de leur travail respectif et de leur relation amoureuse tumultueuse seront exposées du 10 octobre 2017 au 7 janvier 2018.

Pour le critique d’art français Yves Michaud, qui a côtoyé de près les deux artistes et qui collabore au catalogue de l’exposition, les oeuvres choisies devraient entre autres permettre de mesurer en partie l’influence que chacun a eue sur l’autre. « Ils avaient beau travailler chacun de leur côté, ils vivaient quand même ensemble, et il y a une sorte d’effet de perméabilité entre les deux du point de vue esthétique. »


Clément Cogitore, figure montante de l’art contemporain

Né en 1983 en Alsace, cet artiste visuel et réalisateur de films a déjà fait sa marque en France. L’an dernier, son premier long-métrage, Ni le ciel ni la terre, sur la guerre en Afghanistan, a été sélectionné à la Semaine de la critique du Festival de Cannes.

Lors de Biennale de Québec en février prochain, Clément Cogitore s’amènera avec trois installations vidéo, dont Intervalle de résonance, qui s’intéresse au phénomène des aurores boréales. On verra aussi « une sorte de marée humaine numérique », assure-t-il, dans une vidéo qu’il a tournée dans une grosse salle de concert mais où il n’a filmé que la foule, téléphone portable en main. Ajoutez à cela une musique très répétitive, « comme une espèce de transe collective ».

Enfin, autre oeuvre proposée : il a recadré et transformé une vidéo amateur captant le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, avant qu’il soit privé de liberté, alors qu’il dansait seul dans une boîte de nuit à Reykjavik : « Je trouvais qu’il y avait dans cette image quelque chose d’assez fort, une sorte de danse d’exorcisme, presque tribale et en même temps extrêmement solitaire, une sorte d’expression de la joie, mais qui pour moi est assez funèbre. »