La Passion selon Gibson - Une oeuvre réductrice et névrosée

La Passion du Christ de Gibson ne peut prétendre être une reconstitution historique plausible, selon les données actuelles de la recherche en théologie. C'est avant tout une oeuvre d'une grande qualité sur le plan cinématographique, qui donne l'illusion du réel et enferme ainsi le spectateur dans l'imaginaire du cinéaste.

Du début à la fin, l'intrigue du film est mythique, puisant peut-être son inspiration dans l'Évangile de Jean. Il s'agit d'une lutte sans merci entre le Prince de ce monde et l'envoyé du Père, où l'antique serpent sera écrasé. Et il l'est devant nous, littéralement, au jardin des Oliviers. Le personnage de Satan est mis en scène, de manière lugubre et sinistre, mais originale. Il accompagne Jésus tout au long du chemin de croix, pour le narguer et indiquer au spectateur que c'est lui qui est à l'oeuvre derrière cette malfaisance humaine qui s'acharne sur Jésus. À la fin, on voit Satan se tordre de douleur à son tour et crier sa défaite, du fond d'un désert infernal. Gibson ose même nous donner le point de vue de Dieu sur la mort de Jésus: il nous montre le Golgotha en plongée, vu du ciel, alors qu'une goutte de pluie se forme pour arroser le sol — larme d'amour du Père envers son Fils, sacrifié.

Mais voilà le problème: le film reprend à son compte une théologie pseudo-sacrificielle et expiatoire, en confondant le geste d'alliance et de réconciliation de l'Ancien Testament, où le sang symbolise la vie, avec l'idée du bouc émissaire. La clé de lecture de ce film est donnée dès l'ouverture, avec une citation hors contexte d'Isaïe 53,4: «Ce sont nos souffrances qu'il portait et nos douleurs dont il était chargé.» Théologie réductrice, morbide, où le Dieu vengeur n'est pas loin. L'insistance sur la souffrance et la torture est troublante et quasi névrosée. Après une scène de flagellation qui s'étire démesurément, on voit Marie, mère de Jésus, et Marie-Madeleine, laissées seules, éponger le dallage pour récupérer le précieux sang du supplicié. Dolorisme extrême: à trop vouloir montrer, on tourne les choses en mascarade.

Et à trop représenter la violence, on risque aussi d'engendrer la violence. Le film ne peut être directement taxé d'antisémitisme, comme plusieurs Juifs l'ont craint. Mais n'y aura-t-il pas des chrétiens sincères, remués par cette mise en scène, qui se diront: «C'est la faute des Juifs»? Peut-être. Hélas. D'autant plus que le film porte la marque d'un antijudaïsme théologique, en contradiction avec les déclarations des Églises depuis la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, là où, dans les Évangiles, le rideau du Temple se déchire, c'est plutôt ici le Temple lui-même qui est détruit. De toute manière, cet étalage de violence est fondamentalement en contradiction avec le message éthique des Évangiles, centré sur l'amour.

Sens et souffrance

Le sens de la mort de Jésus n'est pas la quantité de souffrance qui y est associée, ni son caractère violent et sanglant, mais la vie, celle qui précède et celle qui suit. Sa vie de prophète sur les routes de Galilée; sa vie de ressuscité, dans le coeur des croyants depuis l'aube de Pâques. En deçà de sa mort, Jésus a été un maître incomparable, animé d'une spiritualité qui lui a attiré des disciples et doté d'un enseignement surprenant et captivant sur Dieu. Cela, le film ne le montre pas, ou le montre très mal, par de rares flash-back qui servent surtout à apaiser la tension dramatique suscitée par tant d'hémoglobine.

C'est par fidélité à Dieu que Jésus a affronté une mort violente, quand son enseignement est venu heurter les autorités politiques de son époque. Or voilà un aspect complètement ignoré par le film. Par-delà sa mort, ses disciples ont expérimenté dans leur vie que l'esprit de Jésus, vivant, les poussait vers... la vie.

Il s'avère instructif de comparer la perspective de Gibson avec la manière des Évangiles de mettre en scène, eux aussi, la mort de Jésus. À lire les récits évangéliques, on est frappé par leur sobriété et leur discrétion. Point de détails scabreux et morbides, l'évocation de la crucifixion suffit. La mort ne saurait avoir le dernier mot, et il ne faut pas en rester au premier degré. Autrement dit, les Évangiles cherchent à évoquer la réelle souffrance du juste, mais sans la décrire et sans s'y attarder, nous invitant justement à regarder plus loin, plus profondément.

Certes, le Nouveau Testament ne cesse d'affirmer, sans jamais l'expliquer, que «Jésus est mort pour nous» ou «à cause de nos péchés», que cette mort est réconciliation et que ce crucifié est maintenant vivant. Il le fait à l'aide d'images très diverses et souvent contradictoires. Qu'une mort puisse être interprétée ainsi est éminemment paradoxal. Je me demande si le film réussit à sauvegarder ce paradoxe.

Les chrétiens voient dans la croix un événement de salut dont il faut faire mémoire, mais comment en parler sans le caricaturer, sans le rendre insignifiant? Or, par sa brutalité, sa violence extrême, son sadisme, le film de Mel Gibson ramène le supplice de Jésus à un fait divers, sans portée symbolique. En représentant de façon crue la mort, il nous emprisonne dans le macabre, ce qui contraste avec le message même des Évangiles. Le sens de la croix ne peut être donné par une représentation aussi directe, sous peine d'être perverti.

L'auteur est professeur du Nouveau Testament à la faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal.