Vitrine du disque - Dix-neuf ans et toutes ses dents

Imaginez Doris Day cannibale. Ou Diana Krall qui aurait marié Eminem plutôt qu'Elvis Costello. Ou Randy Newman avec la frimousse de Hayley Mills dans Pollyanna. Imaginez la cousine new-yorkaise pas fine de Norah Jones: de fait, l'album s'intitule Get Away From Me en réaction au Come Away With Me de la douce Norah. Comprenez par tout ça que Nellie McKay, du haut de ses dix-neuf ans, n'est pas reposante.

Musicalement, elle ne tient pas en place, et il a fallu tout l'art d'un Geoff Emerick — l'ingénieur de son des Beatles, bombardé réalisateur — pour rendre ce double disque au moins aussi cohérent dans son incohérence que le White Album de ses anciens employeurs. Délicatement jazz un instant (Manhattan Ave), dangereusement hip-hop l'instant d'ensuite (Sari), pareillement à l'aise dans les mélodies pop trompeusement gentilles (Clonie) que dans la fausse techno éthérée (Waiter), tout aussi capable de morceaux d'anthologie de futures comédies musicales (It's A Pose) que de disco-lounge au second degré (Baby Watch Your Back), cette fille est insaisissable. Et irrépressible. Et pas qu'à moitié irrésistible. Écoutez-la haleter comme une bête dans The Dog Song: c'est fascinant de découvrir quelqu'un d'aussi libre.

Fascination qui augmente à la lecture des textes (qu'on saisit par bribes aux premières écoutes, tellement ils sont touffus): ce n'est pas parce que la donzelle crèche à Harlem qu'elle cause aussi cru, mais le fait est que Nellie a le verbe leste. Au point où Columbia a cru bon de le préciser sur la pochette: «Contenu explicite.» Ce n'est pas tout à fait pour rien. «If you would sit / Oh so close to me / That would be nice / Like it's supposed to be / If you don't / I'll slit your throat», fredonne-t-elle dans Won't U Please B Nice. Voyez comme elle parle d'elle-même et de son incapacité à agir dans Change The World: «People are dying now / Do something you ugly cow / Sorry for myself again / Me, my wallet and my men.» C'est pas toujours sur ce ton-là, mais le propos est au moins aussi résolument lâché lousse que la musique.

Dans un monde où les jeunes filles veulent toutes être Britney, Avril ou la prochaine Kelly Clarkson d'American Idol, voilà du neuf, pour changer: une véritable affranchie. Nellie McKay est déconcertante, parfois même un peu trop libre à mon goût, mais elle fait un bien fou par où elle détartre.

Sylvain Cormier

***

Jazz

Far From Enough

Viktor Krauss

Nonesuch

Bon, voilà le type même de production dont on aimerait que la radio se saisisse pour vous faire goûter la petite pièce de cinq minutes et des poussières intitulée Tended. Elle a été composée par le contrebassiste Viktor Krauss, connu pour être un complice des aventures sudistes du fin, du très subtil guitariste Bill Frisell. Aujourd'hui, les rôles ont été inversés: Frisell a participé à l'enregistrement de l'album Far From Enough que Krauss a publié sur étiquette Nonesuch.

Toujours est-il qu'il serait très étonnant que vous ne soyez pas conquis par ce Tended, qui a tout pour satisfaire ceux et celles qui apprécient le Ry Cooder de Paris, Texas, le Frisell de Nashville et de Good Dog, Happy Man et les mélopées de J. J. Cale. Tout dans cette pièce est parfait: le rythme du batteur Steve Jordan est hypnotique, la mélodie que cisèle Jerry Douglas au dobro est séduisante, les ponctuations de Frisell tombent toujours à pic et la basse de Krauss est dominante.

Ce qu'il y a de bien avec cet album, c'est que ce petit air de revenez-y n'est pas exclusif à Tended. D'autres de ces ballades fondues dans ce qu'on appelle les American roots ont ce charme qui fait qu'on... écoute et réécoute le tout.

Serge Truffaut

Birdland 1951

Miles Davis

Blue Note

Affirmons-le d'emblée: le nettoyage des bandes du spectacle que Miles Davis donna en 1951 au Birdland et que Blue Note propose depuis peu plaira à ceux qui, de Davis, connaissent presque tout. Bref, à ceux qui n'avaient pas encore cette production entre les mains. Pour les autres... disons que de cette époque, on suggère l'achat des albums réalisés pour le bénéfice de Prestige.

Cela étant, de quoi s'agit-il? Du groupe que Davis avait formé en s'acoquinant avec le saxophoniste Sonny Rollins, le tromboniste J. J. Johnson, le pianiste Kenny Drew, le contrebassiste Charles Mingus, le batteur Art Blakey... Bref, de gros canons! De gros canons qui dévissent Half Nelson, Tempus Fugit et autres ritournelles bibop avec un enthousiasme qui ne change rien au... propos précédent. Cette production s'adresse aux grands fans de Miles. Point.

S. T.

***

Classique

ORATORIOS ITALIENS

Airs d'oratorios de Zelenka, Vivaldi, A. Scarlatti et Caldara. Vivaldi: Concerto RV 114.

Matthew White (contre-ténor), Tafelmusik. Direction: Jeanne Lamon. Analekta AN 2 9813.

L'Opus 2 de Matthew White chez Analekta a paru mardi dernier. Après le fameux programme Elegeia, voici un menu plus varié avec, certes, des oeuvres de méditation et de repentir (Jésus au Calvaire de Zelenka et La Passion de Jésus de Caldara) mais qui ne sont pas abordées sous l'angle le plus éploré. De plus, la veine de Juditha triumphans de Vivaldi est plutôt belliqueuse. Comme les deux airs contrastés d'Holopherne de cette Juditha (d'ailleurs inversés sur le disque, la plage 7 étant l'air annoncé en plage 8 et vice-versa) sont introduits par un concerto de Vivaldi joué avec exaltation par Tafelmusik, qui s'y «lâche» vraiment, la tonalité du CD est plus variée et plus mordante que celle du premier disque. Pour ceux qui s'étonneraient de voir apparaître dans un programme italien le nom de Zelenka, ce compositeur de Bohème si intimement rattaché à la ville de Dresde, signalons que Zelenka a passé trois ans en Italie, de 1716 à 1719, et que son Gesù al Calvario est chanté en italien.

La riche idée de White et d'Analekta a été de graver ce programme à Toronto avec Tafelmusik quelques jours après le concert montréalais des Voix baroques. Ce n'est pas faire injure aux Voix baroques que d'avouer que Tafelmusik apporte une envergure et une vitalité supplémentaires au projet. Jeanne Lamon et ses musiciens parviennent aussi à faire sortir Matthew White de cette légère réserve expressive, de cette belle placidité élégiaque dans laquelle il excelle mais se complaît un peu, comme en témoigne le Miei genitori addio un peu fade de la plage 15.

C'est avec le fulgurant Zelenka que l'on trouve le moment de grâce du disque: l'air A che riserbano i cieli i fulmini, d'une veine mélodique splendide et d'une expression hargneuse. On y notera la très belle incise interprétative de White dans la section centrale — la demande de miséricorde —, chantée sur le souffle avec une vraie contrition. Un disque qui tient donc ses promesses.

Christophe Huss

EMI «GEMINI»

Pour faire suite à nos conseils de samedi dernier pour mélomanes à l'affût d'aubaines, voici la nouvelle collection EMI de 25 titres, arrivée dans les bacs des disquaires cette semaine. Il s'agit d'albums de deux CD à prix moyen et dont les livrets proposent une brève introduction en français. Plutôt que de miser sur les raretés, assez décevantes (les sonates nos 28 à 32 de Beethoven par Eschenbach et l'album Sibelius par Charles Groves sont absolument à éviter), sauf à aimer passionnément Alkan (bel album d'oeuvres mineures par Ronald Smith, 5 85484-2) ou à chercher depuis longtemps la Pastorale par Giulini en 1968, rare, certes, mais pas inédite (plus symphonies nos 8 et 9, 5 85490-2), voici quelques valeurs sûres. L'album à ne pas laisser passer est celui des Deutsche Volkslieder (Chants populaires allemands) de Brahms par Schwarzkopf, Fischer Dieskau et Gerald Moore en 1965 (5 85502-2): un répertoire très attachant avec les artistes insurpassés. Le coffret était devenu introuvable depuis quelques années, c'est donc une aubaine, même si, économie oblige, les textes des mélodies n'y figurent pas. Bonheur aussi absolu qu'inattendu: l'intégrale du Lac de cygnes de Tchaïkovski, pulpeuse et parfaitement juste sous la baguette de Sawallisch à Philadelphie (5 85541-2). Pour (re)découvrir Karol Szymanovski (1892-1937), écoutez les symphonies nos 2 à 4 par Kaspszyk et Semkow, couplées au ballet Harnasie par Antoni Wit (5 85539-2): un parfait achat si vous ne trouvez pas les symphonies nos 2 et 3 par Dorati chez Decca. Interprétations idéales d'un joli répertoire négligé dans l'anthologie d'oeuvres pour piano de Massenet par Aldo Ciccolini (5 85517-2), qui complétera un panorama français dominé par les symphonies de Honegger par Plasson, meilleur rapport qualité-prix du marché (5 85516-2).

Rien à glaner du côté des opéras (Carmen, Noces de Figaro, Barbier de Séville) dans des versions de deuxième rayon, et attention aux «références» qui ont mal vieilli, à l'image des Sonates de Chopin de Cécile Ousset, des Messes de Bruckner de Barenboïm et des Symphonies de Haydn de Thomas Beecham. Par contre, les enregistrements Bartók de Menuhin (5 85487-2) restent attrayants.

C. H.

***

Électro

The Everlasting Blink

Bent

(Fusion III)

Dans l'univers de l'électro, certains artistes stagnent alors que d'autres gagnent en maturité au fil des années. Le duo Bent — alias Simon Mills et Nail Tolliday — est de ce deuxième groupe. Et il le prouve avec une nouvelle création sonore baptisée The Everlasting Blink. Propulsé sur la scène techno-lounge avec leur désormais célèbre Swollen, une pièce partie de Nottingham en Angleterre pour se retrouver sur un nombre incalculable de compilations dans le monde, Bent fait ici preuve d'une grande maîtrise de son art, reléguant le binaire un brin pop aux oubliettes pour des compositions plus profondes, plus cérébrales et davantage ancrées dans une époque musicale en perpétuel questionnement. Et on en redemande. Car tout dans l'oeuvre séduit: l'appropriation subtile des tonalités de la scène électro scandinave (Múm, Sigur Ross et consorts) dans King Wisp ou An Ordinary Day, la guitare espagnole savamment exploitée dans la pièce plutôt new wave Stay the Same, les lignes disco de Magic Love, les saveurs kitsch des trames sonores des films de science-fiction relues à travers Beautiful Otherness ou Exercise 3, mais aussi ce down tempo omniprésent qui habille des ballades dans les années 70 comme dans les années 80. Une bouffée d'air frais qui soulage. Un exemple à suivre aussi.

Fabien Deglise