Devenir femme en faisant rire

Elles sont toutes deux féministes et torpillent avec l’arme du rire les injonctions à être belles et polies d’une société moins à l’aise qu’elle ne se le raconte avec l’humour des femmes. Regard sur la Québécoise Mariana Mazza et l’Américaine Amy Schumer, dont les voix se croiseront cette semaine à Montréal.

Ce n’est pas tous les jours que pareil discours féministe retentit dans l’enceinte chic et consensuelle d’une émission grand public comme Ça finit bien la semaine, le talk-show du vendredi soir de TVA. Seule Mariana Mazza sait dégoupiller d’aussi réjouissantes grenades.

« La vie d’une fille, c’est de réaliser qu’elle devient une femme et qu’elle doit être belle toute sa vie. J’ai pas envie de vivre ça ! » y déclarait l’humoriste appelée à raconter la genèse d’un égoportrait relayée sur son compte Instagram, il y a quelques semaines. En gros plan, la vingtenaire grimace sous les supplices de sa mère, qui lui arrache à l’aide d’une étrange pâte les vilains poils florissant au nord de sa lèvre supérieure.

Ce n’est qu’une des nombreuses photos grâce auxquelles la Révélation Juste pour rire 2014 prend à rebrousse-poil (!) la dictature des poses studieusement avantageuses, mais d’allure spontanée, avec lesquelles stars comme quidams vont à la pêche aux like sur les réseaux sociaux. Comme c’est toujours le cas chez Mazza, la volonté de provoquer le rire couve un désir de révéler au grand jour la vérité qui grouille sous les habits d’hypocrisie dont on se drape.

« Sérieux, je ne le fais pas pour l’effet comique, je le fais parce que j’en ai une, grosse moustache ! Je n’en ai aucune honte ! La réalité, c’est que, lorsque je me réveille le matin, je suis en vieux pyjama, j’ai des crottes dans les yeux, je pue de la gueule. J’étais à la cantine d’une station de télé tantôt et la dame à la caisse me dit : “Vous avez l’air fatiguée.” Je ne suis pas fatiguée ! Je n’ai jamais été aussi en forme, ma peau n’a jamais été aussi belle ; je suis juste pas maquillée. Ça te donne une idée d’à quel point nos standards sont fucked up ! Je n’ai pas envie de vivre dans le mensonge », insiste pendant un court coup de fil celle qui présentera mercredi la rentrée montréalaise de son premier solo, Femme ta gueule.

Le titre, on l’aura compris, est rempli d’autodérision — Mazza est à la loquacité ce que Messmer est aux regards mystérieux. Il subvertit aussi l’injonction employée depuis le jardin d’Éden afin de réduire les femmes au silence.

« Le problème, c’est que, dès qu’on l’ouvre, dès qu’on porte un décolleté, dès qu’on dit le mot “vagin”, on est vulgaires aux yeux de plusieurs », dénonce notre interlocutrice dans une de ces impétueuses envolées qui ont défini son style. « Si ça continue, je vais devenir clown au cirque. Vous ne m’entendrez plus parler ! » On devine dans son ton de voix qu’elle n’a aucune intention de mettre ses menaces à exécution.

Le féminisme en humour : un «statement»

Torpiller les mensonges d’une époque célébrant le naturel, pour peu que ce naturel se conforme aux codes de beauté en vigueur, voilà une partie du fonds de commerce d’Amy Schumer, avec qui Mazza a beaucoup en commun. Toutes les deux révélées lors d’un concours télévisé — Last Comic Standing en 2007 pour l’Américaine, En route vers mon premier gala Juste pour rire en 2013 pour la Québécoise —, elles partagent aussi un féminisme fièrement revendiqué, une certaine verdeur de langage, ainsi qu’un irrépressible besoin de nommer ce qui, autrement, demeurerait tu. La tournée mondiale de la New-Yorkaise, première femme humoriste à avoir accroché son nom à la marquise du Madison Square Garden, s’arrête vendredi au Centre Bell.

Photo: Jamie McCarthy Agence France-Presse L’actrice et humoriste Amy Schumer sur scène au Beacon Theatre à New York

« On peut penser qu’on assiste à un âge d’or des femmes comiques, avec Tina Fey, Lena Dunham et Amy Schumer », fait valoir l’enseignante à l’École nationale de l’humour et doctorante en sciences politiques Julie Dufort. « Il ne faut cependant pas perdre de vue que l’humour est encore un monde d’hommes. Juste se présenter sur scène, ça prend du culot. Se dire féministe, comme le fait Schumer en ciblant des enjeux comme l’égalité des salaires, le sexisme dans les médias, les responsabilités quant à la contraception ou la culture du viol, c’est encore plus un statement. »

Dans un des sketchs les plus douloureusement drôles de la géniale saison 3 d’Inside Amy Schumer, l’émission qu’elle anime et qu’elle a créée sur Comedy Central, les actrices Tina Fey et Patricia Arquette célèbrent autour d’un pique-nique le « Last Fuckable Day » de leur amie Julia Louis-Dreyfus. Le point de bascule plus ou moins précis où les femmes à Hollywood cessent de pouvoir jouer les « love interest » désirables, pour se voir confinées aux figures de mères compréhensives, se transforme ici en une réelle date de péremption. Ouch !

Devenir femme par le rire

L’autodérision, un outil dont use à foison Amy Schumer en ne reculant jamais devant une occasion de tourner en ridicule sa vie sexuelle rocambolesque et son régime uniquement composé de pâtes, pourrait-elle éventuellement desservir son propos ? « Au contraire, pense Mme Dufort. Plutôt que de simplement rire de son corps, comme beaucoup l’ont fait auparavant, elle donne du pouvoir aux femmes en affirmant qu’elle ne sera pas punie parce qu’elle fait ce qu’elle veut de son corps. Elle renverse aussi la vieille idée reçue selon laquelle les féministes ne sont pas drôles. »

Dans The Girl with the Lower Back Tattoo, Memoir paru en août, Amy Schumer raconte avoir pour la première fois de sa vie déclenché l’hilarité en faussant allègrement pendant la portion chantée de sa Bat Mitzvah. « Je suis devenue une femme [ce jour-là] parce que j’ai changé une salle solennelle et silencieuse en un lieu rempli de rires inattendus. » Devenir femme en faisant rire : voilà un récit auquel notre imaginaire collectif n’avait pas encore osé rêver.

Amy Schumer confie entre les pages de ce même livre s’être lassée de toujours devoir répondre aux sempiternelles questions de journalistes qui, pendant la tournée de promotion de son film Trainwreck, lui demandaient si nous traversons présentement une époque charnière en matière de représentation des femmes à Hollywood.

« Je la comprends, parce qu’elle a dû en faire des tonnes, des entrevues, observe pour sa part Mariana Mazza. Personnellement, je ne suis pas tannée qu’on parle de ces questions-là, mais il serait quand même plus que temps d’apprendre à réellement écouter les réponses qu’on donne. »

Femme ta gueule

De Mariana Mazza. Du 9 au 12 novembre au théâtre Saint-Denis. «Amy Schumer Live», en tournée partout au Québec.