Jorane au Cabaret Music-Hall - L'aérienne touche enfin terre

Allez, à vous qui savez combien Jorane m'énerve, je le dis pour ainsi dire à corps défendant: hier, à la première montréalaise du spectacle de l'album Évapore au Cabaret Music-Hall, la chanteuse-violoncelliste m'a impressionné. Fortement. Je mesurais le chemin parcouru, et le travail accompli, depuis la dernière fois qu'elle m'a énervé (et nettement moins impressionné), aux FrancoFolies de Spa en 2002: Jorane ne se confine plus aux pièces à sparages instrumentaux et vocalises maniérées de ses deux premiers albums, et son répertoire fait la part de plus en plus belle à ce qu'on peut véritablement appeler des chansons.

Des chansons comme la plupart de celles qui composent le mini-album Évapore: l'infiniment douce Cucaracha, l'extraordinaire Pour ton sourire (signée Daniel Lanois, cela s'entend). Des chansons avec des paroles pas compliquées mais senties, données sur des mélodies d'une touchante simplicité. Simple comme Jorane? Oui, c'était possible. Fallait de la retenue, voilà tout. Fallait se brancher en prise directe à la terre. Toutes qualités qui se méritent avec l'âge: Jorane a vieilli, constatais-je hier, et bien vieilli.

Forcément, ce qu'elle a gardé de ses tics de princesse-prêtresse me gratte encore la gale, cette gestuelle faussement mystérieuse, cette façon si peu naturelle qu'elle a de s'adresser au public, cette impression qu'elle donne de s'aimer elle-même un peu beaucoup passionnément. Mais ce qu'elle fait désormais de bon et de beau me permettait hier de passer outre: par moments, le spectacle était d'une si grande maîtrise dans l'exécution (sacrés musiciens que les siens), d'une si grande qualité dans les arrangements (deux violoncelles, un violon alto, une guitare, une batterie, configuration unique), d'une si grande intensité dans l'approche que j'étais comme tout le monde: admiratif et passablement subjugué.

Je voyais et entendais l'évidence: Jorane est prête pour les très grandes ligues. Elle qui a déjà une bonne partie du public trad et néo-progressif de l'Europe en poche, la voilà au seuil d'une conquête de l'Amérique des racines. Tout le matériel inédit chanté en anglais, à paraître cet automne dans l'album-suite d'Évapore, semble converger dans cette direction: Gone Away, où Simon Godin au dobro fait merveille, pourrait bien séduire les aficionados des Sonny Landreth et compagnie. Et pour peu que l'étonnante réinvention qu'offrait hier Jorane du fameux disco I Feel Love de Donna Summer soit livrée en pâture à la planéte musique, il y a fort à parier qu'un succès planétaire s'ensuivra. D'ici là, une supplémentaire est prévue le samedi 17 avril, au Métropolis.