L’art d’être sorcière

L'artiste et chercheuse montréalaise Anne Goldenberg
Photo: Sally Bozzuto L'artiste et chercheuse montréalaise Anne Goldenberg

La figure de la sorcière n’a pas seulement inspiré Hollywood et ses classiques tels Ma sorcière bien-aimée, Buffy, Abracadabra ou encore cette année La sorcière. L’univers de la sorcellerie nourrit la création depuis les années 1960 jusqu’à l’ère cybernétique.

Démonter son ordinateur portable afin de le ressentir, danser comme possédée par des lignes de code, inventer des outils gynécologiques à l’aide d’une imprimante 3D, voilà autant d’expérimentations qui naissent de la rencontre du monde des geeks et de celui de la magie. Insatisfaite du machisme des hackeurs, Anne Goldenberg, artiste et chercheuse montréalaise, a trouvé dans la philosophie chamanique et dans l’idée de magie des outils pour « guérir, soigner, inventer des imaginaires, créer des technologies dans ce sens-là ».

Elle s’est donné comme défi d’apporter un souci du soin et du lien dans un milieu très individualiste et désincarné. « Je ne pense pas que les hackeurs en général pensent à ces choses-là. Le fait de détourner un système, c’est quelque chose qui peut être super important. Mais on n’est pas dans une pensée de la guérison, du lien, on ne remet pas du merveilleux, on n’est pas dans la solidarité avec la diversité humaine et vivante », dit Goldenberg.

La sorcellerie d’antan était ancrée dans le monde de la paysannerie, c’est-à-dire la terre, les démons et les esprits. En 2016, notre réalité quotidienne est structurée par les lignes de code, l’infonuagique et les relations virtuelles. Rien d’étonnant à ce que certaines femmes aient eu l’idée de nous redonner de l’autonomie face aux machines, à la limite du cyborg et de la sorcière.

Plantes Ovaires

Le souci pour le corps n’est cependant jamais loin. Les Bêtes d’hier, un collectif montréalais de jeunes femmes, visent à donner accès à des savoirs de soin par les plantes qui, il n’y pas si longtemps, faisaient partie de l’almanach de toutes les grands-mères. « La figure de la sorcière est venue nous interpeller, car elle représente de façon explicite le contrôle des hommes sur un savoir-faire féminin », affirment-elles. Leur devise « quand la beauté s’en va, la bête reste » rappelle qu’aucune femme n’est à l’abri de se faire dépeindre comme sauvage et folle.

Le collectif fabrique des publications à la main, ce qui n’est pas étranger à cet esprit où esthétique, politique, et thérapeutique sont inséparables. Dans la publication Plantes Ovaires, le Bêtes d’Hier s’intéressent aux pratiques gynécologiques traditionnelles : « Nous intégrons des sections pratiques d’herboristerie pour nous remettre en contact avec celle-ci et avoir un rapport avec la guérison plus autogérée. »

Chapeaux pointus

Croiser une horde de chapeaux de pointus à la noirceur, dans la rue, cela peut-il encore faire peur ? C’est ce que Rose de la Riva a tenté de vérifier lors d’une manif-performance à Hochelaga-Maisonneuve au printemps dernier. Après avoir fabriqué des chapeaux pointus lors d’un atelier de création, les participants ont déambulé dans les rues, sous l’oeil incrédule des passants.

Étudiante en arts et « sorcière par autodétermination », Rose veut « réinvestir la posture de sorcière et proposer le droit à la colère comme une revendication concrète et féministe ». Une colère aussi chaleureuse qu’un feu de joie. « Ce qui m’attire le plus chez la sorcière c’est qu’elle est, dans l’imaginaire collectif, à la fois ludique et menaçante. » Son travail consiste à jouer sur les différentes facettes de l’imaginaire de la sorcière, de la guérisseuse aux plantes à la jeteuse de sorts monstrueuse.

« Les queers et féministes d’aujourd’hui ont probablement envie de renouveler les codes et les manières de revisiter la sorcière comme métaphore », dit Rose de la Riva. Car nos jeunes sorcières ont été précédées par les artistes féministes des années 1960-1970, où s’appeler sorcière était un grand cri d’insoumission, entre femmes.

Vieille sorcière

En 1969, la pièce Bien à moi de Marie Savard a fait naître la première « sorcière » de la dramaturgie québécoise, avec sa Marquise qualifiée d’« hystérique ». L’ambition derrière  Les fées ont soif (1978) ou La nef des sorcières (1976) était notamment de « transformer la symbolique masculiniste de la culture québécoise ». En remettant en question, en collectif, les conventions du jeu et de la forme canoniques du théâtre, Nicole Pol Pelletier insiste : « Nous étions des amazones, des guerrières… des sorcières ! »

La femme de théâtre québécoise s’est demandée, armée d’un balai, d’une pelle et coiffée d’un grand chapeau lors de la célébration des 40 ans de La nef en mars dernier, si une « malédiction » planait sur la populaire pièce, jamais remontée à ce jour. À propos des « fées ont soif », la professeure d’anthropologie de l’Université d’Ottawa Lucie Dufresne est sans équivoque. « Ça choque encore aujourd’hui ! J’ai montré la pièce à mes étudiantes et c’était presque la guerre après la lecture ! Ç’a été très bouleversant pour elles. » Celle qui se dit aussi néopaïenne depuis presque 30 ans ne pense pas qu’il s’agisse d’une malédiction, mais bien d’une ghettoïsation. « C’est peut-être parce que c’est trop frais dans nos mémoires, qu’on a la peau trop mince. »


Magie verte

La nature a des secrets que les sorcières se targuent de décoder depuis belle lurette. Madragore, belladone, cigüe, datura, aconit, herbe des vierges, herbe aux sorcières… autant de plantes que les sorcières peuvent exploiter à la fois pour leur côté occulte et leurs propriétés médicinales. Natacha Imbeault, présidente et directrice générale de l’Herbothèque, une école de formation des Laurentides spécialisée dans le domaine des plantes médicinales, de la santé naturelle et de la croissance personnelle, n’était pas surprise que Le Devoir la contacte pour aborder le sujet de la sorcellerie. « En fait, la pratique de l’herboristerie est un art millénaire, qui s’est transmis au niveau familial, au niveau professionnel et même au niveau des ordres religieux. Quand on dit qu’on est herboriste, dans la psyché populaire, le lien avec la sorcière se fait très rapidement », dit celle qui ne se considère pas du tout comme sorcière. Même si l’école, reconnue par le MELS, donne un cours « Plantes et histoires des sorcières » et « Femmes de pouvoir, femmes guérisseuses » qui explorent les « archétypes de la femme sorcière, la femme guérisseuse, la druidesse, l’amazone, où on amène les femmes à être en contact avec la nature, à se questionner sur leur place en tant que femme dans leur société, […] ce ne sont pas des cours de sorcellerie, loin de là », dit Natacha Imbeault. « On enseigne à nos étudiants de se soigner — certes avec des plantes — mais si ça ne marche pas tu vas à l’hôpital là ! »
3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 31 octobre 2016 06 h 07

    Les sorcieres aux pouvoir, pourquoi pas

    Ce fait appartiens trop a l'histoire pour qu'il reste inconnu, la persécution des femmes de Marie Magdeleine a nos jours est trop importante pour que cela reste inconnue, je savais que tôt ou tard que ca ré-émergerait, n'y a-t-il pas un adge qui dit que tout ce qui ne se règle pas, tot ou tard ré-émerge, la question est maintenant, sommes nous capable d'en convenir

  • Denis Paquette - Abonné 31 octobre 2016 06 h 26

    Les sorcieres font-elles toujours peurs

    Le devoir aurait pu faire en sorte que le lien entre les deux textes soient plus évident, est-ce volontaire ou pas, je n'en sais rien mais pour un dossier qui a plus d'un millénaire, en ce jour d'Halloween, les sorcieres font-elles toujours peurs

  • Marie-Claire Plourde - Abonnée 31 octobre 2016 14 h 17

    Wicca de fin de semaine...

    Je crois que la mouvance païenne au QC existe depuis les années 1970.Pour le côté local
    (Montréal )le mouvement le plus fort wicca emergera du milieu anglophone donc il était très difficile d'infiltre le réseau ; tout tournait autour du mélange magique boutique situe dans
    l'ouest de la ville.Aujourd'hui avec les réseaux asociaux beaucoup de référérences en un clique.
    Le Samhain le plus grand rassemblement planétaire des sorcières de tout acabit se tient dans la plus grande noirceur et le plus grand secret.Et ce n'est pas juste une rumeur..