Une Biennale aux contours protéiformes

Camille Feireisen Collaboration spéciale
Image fixe tirée de l’œuvre «Devenir le héros Willie», de Myriam Jacob Allard
Photo: Myriam Jacob Allard Image fixe tirée de l’œuvre «Devenir le héros Willie», de Myriam Jacob Allard

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L’édition 2016 de la Biennale de Montréal, Le Grand Balcon, s’est installée au Musée d’art contemporain (MAC) pour 75 jours. Quelque 30 projets déclinés sous différentes formes artistiques agrémentent cette programmation éclectique, à l’image de la création actuelle, prête à chambouler les idées.

« Ce sont des oeuvres avec beaucoup de matérialité, qui parlent entre elles et font de la musique », estime le directeur général et conservateur en chef du MAC, John Zeppetelli. Jusqu’au 15 janvier, le Musée se transforme tour à tour en salle de concert, espace de projection de films et de performances.

Le MAC réitère l’expérience artistique avec la Biennale pour une deuxième édition, après avoir reçu début octobre le prix Excellence, groupe institutionnel 1 de la Société des musées du Québec pour son exposition de David Altmejd, Flux. « Nous n’avions jamais eu autant de visiteurs », se réjouit le directeur. Une belle réussite pour un musée qui présente un art pouvant parfois paraître pointu, estime-t-il. « Nous avons pour mandat de présenter l’art actuel, il y a un petit côté expérimental », indique John Zeppetelli.

Comme l’a souhaité le commissaire de l’exposition, Philippe Pirotte, Le Grand Balcon n’a pas de thématique figée. Le commissaire belge a voulu créer un « espace de contestation entre la révolution et la contre-révolution, la réalité et l’illusion ». À l’image de l’art contemporain, selon John Zeppetelli. « L’art contemporain n’est pas une seule chose. C’est une discipline complètement autonome ayant plusieurs formes », précise-t-il.

Une programmation éclectique

En sculpture, les Canadiens Brian Jungen et Geoffrey Farmer présentent leurs dernières créations, et l’artiste montréalaise Valérie Blass, huit nouvelles oeuvres sur le motif de l’homme invisible avec des touches humoristiques.

Côté peinture, l’artiste belge Luc Tuymans présente quatre nouvelles oeuvres, dont une série intitulée Doha, créée tout exprès pour la Biennale. L’une de ses toiles côtoie une peinture à l’huile d’un autre temps, Portrait of a Lady (1540), du peintre allemand de la Renaissance Lucas Cranach l’Ancien et prêtée par la Winnipeg Art Gallery. « Ces juxtapositions fonctionnent sur le plan formel ou quant à la thématique. D’autres fois, c’est la dissonance entre deux oeuvres qui donne un sens ou crée la surprise », explique John Zeppetelli.

Aussi inédit, le film Hemlock Forest de Moyra Davey, dans lequel l’artiste canadienne poursuit son exploration sur la maternité et la perte. « Un travail intimiste et féministe, presque comme un journal intime », décrit le directeur du MAC.

Dans la salle BWR, au sous-sol, l’artiste allemande Anne Imhof a installé son projet artistique Angst 3 (la peur, en allemand), un opéra qui mêle performance, sculpture et installation. Ce mélange des formes suit la volonté de « générer des expériences qui ouvrent un espace mental », cher à Philippe Pirotte.

Toucher la matérialité de l’art

La programmation laisse une grande place aux images qui narrent des expériences sensorielles et matérielles avec des objets, comme l’oeuvre Notte coralli de Celia Perrin Sidarous. L’artiste québécoise présente une installation photographique et un film de format 16 millimètres. « Je travaille sur la perception des images, leur relation et le dialogue qu’elles produisent ensemble », dévoile-t-elle. Les objets sont minutieusement mis en scène au sein de ses photographies. « Je travaille à partir des objets, donc quelque chose de matériel avec une texture, qui reflète la lumière d’une certaine façon. Toutes les qualités physiques d’un objet inspirent mon travail », explique-t-elle.

Dans une pièce isolée, une séquence d’une quarantaine de minutes tourne en boucle. Seize vidéos pouvant se regarder par bribes ou d’une traite. Le projet de Myriam Jacob-Allard, Une voix me rappelle toujours, montre l’artiste qui se met en scène en reprenant des chansons de la culture country québécoise. « J’ai rencontré des chanteurs et chanteuses dans différentes régions du Québec et je leur ai demandé quelle chanson était significative pour eux », raconte-t-elle. L’artiste québécoise a ensuite recréé les trames sonores et s’est inspirée des reprises trouvées sur Internet. Selon elle, la réception de son oeuvre varie en fonction de la durée que les gens passent devant. « Si on écoute une ou deux vidéos, un sentiment naïf peut ressortir, mais si on en écoute sept, voire toute la série, le côté plus mélancolique apparaîtra », décrit-elle. Deux activités de karaoké country western en décembre et janvier ont été créées relativement à ce projet.

L’artiste canadienne autochtone Tanya Lukin Linklater joue quant à elle sur la présence physique, avec des performances les 9 et 13 novembre. Son travail remet en question le regard porté sur le corps de la femme autochtone et sa culture, aussi présenté à travers une installation vidéo. Pour aborder ce thème, elle s’inspire de la première danseuse étoile amérindienne, Maria Tallchief, muse du chorégraphe George Balanchine, décédée en 2013. « Je m’intéresse à la présence des corps dans l’espace, comment ils l’habitent, comment ils entrent en relation entre eux », précise-t-elle. La proximité entre danseur et spectateur dans un espace plus confiné qu’est un musée permettra au public de se sentir plus proche du processus artistique, selon elle.

Pour la Nocturne du 4 novembre, en plus du traditionnel DJ et des visites, l’artiste montréalais Jacob Wren présentera sous forme de karaoké son projet Toutes les chansons que j’ai composées, un large répertoire de chansons que l’artiste a écrites de 1985 à 2004.

Sous différentes formes, toujours mouvantes, parfois indociles, chaque oeuvre véhicule un message personnel, sociétal ou hermétique, pense John Zeppetelli. « Les oeuvres ont différents registres de beauté et de compréhension, mais je pense qu’il y a un effort dans chacune d’elles pour véhiculer des idées. Ensemble, elles créent une symphonie », conclut-il.

L’art contemporain n’est pas une seule chose. C’est une discipline complètement autonome ayant plusieurs formes.