Comment statuer sur la mémoire?

La statue de Samuel De Champlain à Québec. Les états généraux sur les commémorations se poursuivent jusqu’au 8 octobre.
Photo: Pierre-Olivier Fortin CC La statue de Samuel De Champlain à Québec. Les états généraux sur les commémorations se poursuivent jusqu’au 8 octobre.

Pour quoi et pour qui se souvenir ? La question des commémorations ne se pose pas de la même façon pour un individu et pour une société, pense le sociologue Jacques Beauchemin à l’occasion de la première journée des travaux des états généraux sur les commémorations organisés par le Mouvement national des Québécoises et des Québécois.

Le sociologue cite Kundera : « Tout sera oublié et rien ne sera réparé. » Si tel est le cas, à quoi bon se souvenir ? C’est sans compter, plaide Beauchemin, que les sociétés, à la différence des individus, « tendent à se situer toujours, dans un fil de continuité, dans l’horizon d’une histoire. Une société n’a pour seul moyen pour se ressentir que le discours, la commémoration, le fil conducteur. » La commémoration sert ainsi « de moyen de construire, de moyens de représentation pour s’apercevoir comme réalité autoportante ».

Joseph-Yvon Thériault, lui aussi professeur à l’UQAM, considère pour sa part que l’existence d’un sujet, qu’il soit personnel ou collectif, tient forcément à l’inscription dans une mémoire. « Pas de “nous” sans un récit. » Et cela suppose des frontières, précise Thériault, comme d’autres intervenants. « Il y a toujours un nous et un eux. On peut élargir l’histoire, la rendre plus inclusive, mais quand il n’y aura plus de frontières, il n’y aura plus de sujet. »

Le rêve cosmopolite

Il faut se méfier d’un rêve cosmopolite où l’histoire deviendrait un jeu à somme nulle, disent une large partie des invités de cette première journée. John Porter, ancien directeur du Musée national des beaux-arts du Québec, donne l’exemple des célébrations de Champlain. « L’année 1908 devait être une fête pour l’Empire. […] Mais la population française voulait une célébration des origines. » Cette concurrence des mémoires fit en sorte qu’il fallut tenir compte de perspectives différentes.

La publicité de ces états généraux montre l’effacement symbolique de statues. Antoine Robitaille, éditorialiste au Devoir, explique aux 75 personnes réunies à la salle du Gèsu sa critique à l’égard des récentes sculptures de bronze érigées à Québec en l’honneur de politiciens. Cette statuaire du nouveau millénaire a perdu, regrette-t-il, le côté allégorique présent au XIXe siècle. « Il est devenu malsain de se dire en dette envers les personnages du passé. »

Signe de tout cela, selon lui : la domination de l’art contemporain, qui serait à cet égard « nihiliste », parce que « sans sens immédiatement perceptible ». « Notre art public relève souvent de cet esprit-là, regrette-t-il. Ça ne fait que rarement référence à un passé, à une histoire. » À tout prendre, il préfère encore les récentes maladresses des récentes statues de bronze, dit-il.

Pour le professeur Marc Chevrier, il faut « réenchanter les villes et les villages » plutôt que de dépenser des fortunes en allant se réjouir de ce qui a été préservé ailleurs. En attendant, croit-il, « nous refoulons la mémoire aux égouts ».

Se souvenir pour s’exécrer

Pour l’essayiste Mathieu Bock-Côté, un autre des 15 hommes entendus lors de cette journée, on en est venu aujourd’hui à se souvenir pour s’exécrer « jusqu’à remettre en question les fondements même de la collectivité ». « Nous ne sommes plus dans une histoire qui soit signe de fierté, mais nous sommes tournés vers les abandonnés, les laissés-pour-compte ».

Il rejette cette « histoire faite sous le signe d’une culpabilité générale », parce qu’« une nation qui est conditionnée à un rapport négatif à son expérience fera preuve d’un patriotisme diminué ». Pour Bock-Côté, il faut au contraire « refaire peuple, refaire nation ». À cet égard, il soutient comme François-Xavier Garneau et Lionel Groulx la grandeur de la Nouvelle-France et constate à regret qu’elle est « de plus en plus présentée comme une province rétrograde ». La situation, dit-il provoquant des applaudissements, est « l’exposition d’un désastre ». Les états généraux se poursuivent jusqu’au 8 octobre.

2 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 7 octobre 2016 12 h 48

    Pour évaluer la direction...

    Pour évaluer la direction empruntée, il nuit d'effacer la trace laissée derrière soi par ses propres pas.

  • Diane Dwyer - Inscrite 8 octobre 2016 16 h 58

    15 hommes ?