Mettre Bérénice en boîte

Sophie Cadieux et Louise Marleau en répétition
Photo: Pierre Crépo Sophie Cadieux et Louise Marleau en répétition

Depuis des semaines, Charles Binamé est terré dans une grange des Cantons-de-l’Est pour construire une boîte. Une grande boîte, assez grande pour accueillir un être humain.

C’est la boîte qui accueillera la Bérénice de L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme, incarnée par Sophie Cadieux, dans une mise en lecture de Lorraine Pintal, au Festival international de littérature.

Cinquante ans après la sortie de ce roman de Ducharme, véritable fusée dans le monde de la littérature québécoise, la jeune Bérénice Einberg, onze ans, fille de la discorde entre un père juif et une mère catholique, n’a pas pris une ride.

« Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe », dit-elle, au premier paragraphe du livre.

L’idée de construire des boîtes pour y loger l’univers de L’avalée des avalés a été inspirée à Michelle Corbeil, directrice du FIL, par les oeuvres de Joseph Cornell, sculpteur américain considéré comme le pionnier des assemblages. Son oeuvre trouve d’ailleurs écho dans l’oeuvre plastique de Réjean Ducharme, qu’il signe depuis plusieurs années sous le nom de Roch Plante, et qu’il désigne comme étant ses « trophoux ». Comme Cornell, Ducharme glane des objets trouvés dans les rues pour composer ses tableaux. Mais alors que les oeuvres de Joseph Cornell sont plus structurées, plus organisées, celles de Roch Plante sont « sans compromis », relève Charles Binamé.

Entre les deux

Le décor que Binamé a conçu pour loger Bérénice se situe quelque part entre les deux, dit le réalisateur, qui a passé de longues semaines à ramasser des objets trouvés dans la rue pour peaufiner sa proposition.

Celle-ci est d’autant plus audacieuse que Lorraine Pintal, qui met en scène la lecture, n’a pas vu le décor conçu par Binamé avant la veille de la lecture, et que Binamé, de son côté, n’a aucune idée de ce que Lorraine Pintal compte y présenter.

Le tout comporte donc de nombreux éléments de surprise, hormis le fait qu’y participent Sophie Cadieux, Maxime Denommée et Louise Marleau.

Reste que Charles Binamé a relu quatre fois le roman de Ducharme durant sa retraite estivale de création. Il a même remis la main sur l’exemplaire jauni qu’il avait lu, la première fois, à l’âge de 22 ans. « Le roman est foisonnant, dit-il. Il y a mille et une choses » à y trouver. Il est clair cependant que la boîte qu’il a conçue doit contenir à la fois l’omniprésent sentiment d’être avalée de Bérénice et sa sourde naissance au monde.

Naissance d’un écrivain

Réjean Ducharme n’avait que 25 ans lorsque son premier roman, L’avalée des avalés, a été publié chez Gallimard, en 1966, après avoir été refusé chez des éditeurs québécois. L’oeuvre figure rapidement parmi les finalistes du prix Goncourt. Un écrivain est né. À la relecture, 50 ans plus tard, Binamé y voit non seulement la révolte de Bérénice, repérée à l’époque, mais son extrême vulnérabilité, sa pureté et son désir d’absolu.

Aujourd’hui, Binamé comprend qu’après avoir livré ce témoignage brut, sensible, d’une adolescente en révolte contre le monde, Réjean Ducharme ait pris la décision, une fois pour toutes, de s’effacer de la scène publique québécoise.

Binamé, surtout connu comme réalisateur (Blanche, Eldorado, La chanson de l’éléphant), fait son « petit bonhomme de chemin » dans le monde des arts visuels. Après avoir suivi un cours en arts visuels à l’UQAM, il présente ses lithographies pour la première fois publiquement dans le cadre d’une exposition collective, les Portes ouvertes des artistes de Bedford, dans les Cantons-de-l’Est, dont il est le porte-parole.

Les 50 ans de L’avalée des avalés

À la cinquième salle de la Place des Arts, les 1er et 2 octobre