De l'essence des choses

«Ce qu’il y a d’important, c’est de créer des modèles de liberté. Pas seulement les artistes mais tout le monde, tous autant que nous sommes, nous devons être plus éveillés», dit Laurie Anderson. Noah Greenberg
Photo: «Ce qu’il y a d’important, c’est de créer des modèles de liberté. Pas seulement les artistes mais tout le monde, tous autant que nous sommes, nous devons être plus éveillés», dit Laurie Anderson. Noah Greenberg

«It was a complete split.» Laurie Anderson est là, devant moi, et nous parlons de son spectacle qui s'amorçait la veille, à l'Usine C. C'était la toute première de son nouveau work in progress, Solo Work, avec lequel elle se promènera dans toute l'Amérique jusqu'à l'automne. Et elle raconte qu'elle s'est sentie coupée en deux à penser à l'ordre des bouts de texte qu'elle allait lire et à jouer du violon en même temps. «J'aurais souhaité plus de violon aussi. Plus intense. Pensez-vous que je devrais montrer des images? Des photos que j'ai prises en ville depuis que je suis là?»

Il y avait à peine cinq minutes qu'on était à discuter au milieu d'un rayon de soleil quand elle a tout à coup sorti son calepin et s'est mise à prendre des notes elle aussi. Elle dessine des schémas pleins de flèches, de mots, de rectangles, en parlant tout doucement. Autant de densité émanant d'une aussi frêle personne, c'est étonnant. L'inverse d'un trou noir. Un trou de lumière, tiens. Parce qu'elle donne l'impression, Laurie Anderson, qu'elle respire en pensant: ses phrases s'amorcent, s'étirent, simples, lumineuses, puis elles disparaissent sous le ressac, repoussées par un nouveau mot qui l'amène ailleurs. Les idées viennent puis refluent sur son visage; comme des séries de bulles qui éclatent à l'air libre. Et en plus, elle me demande mon avis dès que la conversation revient sur le spectacle.

C'est une femme curieuse. Surprenante. Ses yeux doublent d'intensité lorsqu'elle pose des questions et elle écoute de tout son corps. Puis, comme ça, voilà qu'elle est en train de parler du difficile équilibre à trouver entre la musique et les mots. Elle parle de liberté aussi. Du temps qui vient gruger l'énergie qu'on a à investir dans les choses. De l'importance de créer: «Créer de la beauté, c'est le rôle de l'artiste, mais il est important aussi qu'on la voie ailleurs que dans les musées, la beauté... »

Pendant plus d'une heure, ce sera comme ça. Une fusée après l'autre. La cible toujours la même. Toujours rythmée par les mêmes mots qui reviennent comme une grande respiration: «Sentir l'urgence du moment, cesser de se projeter constamment [«Stop predicting»] en avant»; «Écouter, porter attention» [«Not so many people caring about who you are or what you think»]; «Nous sommes libres. Mais c'est difficile d'assumer sa liberté»... Avec bien sûr des tas d'exemples de tous les côtés et des références au bouddhisme aussi. Exactement comme elle le fait dans son spectacle.

Un opéra de petits détails

Solo Work est une sorte d'opéra intimiste. Laurie Anderson voyage fréquemment avec son band mais, ici, elle est toute seule avec ses claviers, ses consoles à boutons multiples et son violon électronique. Une toute petite ombre au milieu des savants jeux de lumière qui découpent la moindre poutre de l'immense salle de l'Usine C. Et elle joue de la console et du violon électronique en racontant des histoires d'une voix qui charmerait un gros dix roues sans même le regarder.

Ce sont des histoires toutes simples. Des haïkus élaborés. Ça parle de ses promenades dans la montagne avec son chien. De mer et de lumière. De liberté. Des autobus vides aussi, qui circulent la nuit dans les grandes villes. De Mars, de Phoebus, de Daïmos. Et du danger qui vient des airs depuis le 11 septembre. En fait, Laurie Anderson parle de tout. Mais jamais de rien.

Chaque récit est appuyé par une pulsation de fond qu'elle obtient en triturant des boutons que les spectateurs ne voient même pas; c'est tout juste si on la verra changer un disque, une fois, alors qu'elle parle de nanotechnologie. Ou de son chien. D'un concert en Italie sous les étoiles ou de la couleur des clichés du télescope Hubble...

La structure du show est toute simple aussi. Le récit terminé, Laurie Anderson empoigne son violon, joue du piton, du bouton et de la pédale... et malgré ce qu'elle disait en début de rencontre, c'est comme si un orchestre symphonique tout entier venait de s'installer dans le moindre recoin de la salle. Laurie ouragan Anderson. Puis Laurie Anderson virtuose, jouant littéralement de l'état d'âme. Puis, plus calme encore, Laurie Anderson mélancolique et bouleversante. Un opéra de petits détails formant un grand tout et dont elle jouerait tous les rôles. À nu. Et que tout cela sous nos yeux se transmuterait, à mesure, en oeuvre d'art...

Bon. On se calme. La dame est toujours là devant et je l'ai tout seul pour moi avec son gros cartable rouge qu'elle vient de sortir de son sac et dans lequel elle a glissé toutes les notes pour Solo Work. Il trône là sur la table, truffé comme une dinde qui serait remplie de pages de journaux sur la théorie du Big Rip — qui explique que la matière noire bouffera un jour l'univers au complet —, de photos, plein de dessins sur des feuilles volantes, de schémas, d'idées et de mots répandus comme des bulles de champagne partout. C'est au milieu de tout cela, en parlant de W aussi, du «show of» et de la paranoïa américaine qu'elle me dit se méfier de plus en plus du multimédia. «C'est trop lourd. Et puis tout le monde en fait pour n'importe quoi: même les constructeurs d'automobiles. Ça commence à m'effrayer. Peut-être qu'il est plus important que les gens inventent eux-mêmes les images évoquées par les histoires que je leur raconte plutôt que de les leur faire absorber en les projetant sur un mur, non?»

Cela aussi, ça revient pendant toute la discussion: le retour à la simplicité, à l'essence des choses: «En posant les bonnes questions, on peut faire basculer le cours des choses; comme Thomas Payne l'a fait dans le cours de l'histoire américaine. Ce qu'il y a d'important, c'est de créer des modèles de liberté. Pas seulement les artistes mais tout le monde, tous autant que nous sommes, nous devons être plus éveillés [more awake].»

Mais cette nouvelle tournée qui s'amorce à Montréal n'est évidemment pas la seule chose sur laquelle travaille présentement Laurie Anderson. La semaine prochaine, elle discutera «jardins» avec des Japonais; 12 petits films de deux minutes sur le temps sont au programme. Elle travaille aussi avec la radio française à une série où elle raconte les pensées qui l'ont traversée alors qu'elle faisait de la randonnée un peu partout dans le pays — Brian Eno marchera avec elle de Charleville à Paris, en mai. Elle écrit aussi «une musique pour l'Opéra Garnier et une autre pour une chorégraphe». Et une bonne vingtaine d'étapes du Solo Work Tour sont prévues entre Montréal et Berkeley d'ici novembre. Allez vous étonner après tout cela qu'elle aime parcourir des sentiers de montagne avec Lolabelle...